Enfin l'arbre, lassé, haletant, essoufflé, parut manquer de force, et se coucha comme un homme éperdu; alors, les loups, les démons, toujours conduits par la vieille femme, s'approchèrent avec leurs yeux brûlants et leurs langues sanglantes; le capitaine jeta un cri et voulut étendre les bras, mais aussitôt un sifflement aigu se fit entendre derrière sa tête, une impression glacée courut par tout son corps: il lui sembla sentir que de froids anneaux l'étouffaient en l'enlaçant; puis cette impression diminua graduellement, les fantômes disparurent, les hurlements s'éteignirent, l'arbre éprouva encore quelques secousses, et tout rentra dans le silence et l'obscurité.

Peu à peu, grâce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se calmèrent; son sang, qui bouillonnait, enflammé par le délire, se refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentrèrent des domaines fantastiques où ils s'étaient égarés dans la nature positive et réelle; il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa forêt sombre, solitaire et silencieuse. Il se tâta pour voir si c'était bien lui-même, et finit par reconnaître sa situation telle qu'elle était; attaché à son arbre, à cheval sur sa branche, il était, non pas aussi bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du grand chef, mais au moins en sûreté contre les attaques des loups, qui, au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du chêne, le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante qui paraissait rouler autour du tronc de l'arbre; mais, comme bientôt les plaintes qu'il avait cru entendre cessèrent, et comme l'objet sur lequel il avait les yeux fixés devint immobile, le capitaine Pamphile crut que c'était un reste du songe infernal qu'il venait de faire, et, haletant, couvert de sueur, écrasé de fatigue, il finit par s'endormir d'un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la situation précaire dans laquelle il se livrait au repos.

Le capitaine Pamphile fut éveillé au commencement du jour par le caquetage de mille oiseaux de différentes espèces qui voltigeaient joyeusement sous le dôme touffu de la forêt. Il ouvrit les yeux, et la première chose qu'il aperçut fut l'immense voûte de verdure qui s'étendait au-dessus de sa tête, et à travers les intervalles de laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le capitaine Pamphile n'était pas dévot de sa nature; cependant, comme tous les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de Dieu que développe la vue éternelle de l'océan au fond de l'âme de ceux qui labourent incessamment ses immenses solitudes; son premier mouvement fut donc une action de grâces à celui qui tient le monde dans sa main, que le monde s'endorme ou s'éveille: puis, après un instant de contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre, et, au premier coup d'œil, toutes les impressions de la nuit lui furent expliquées.

À vingt pas autour du chêne, la terre était écorchée par les griffes impatientes des loups, comme si une charrue y eût passé, tandis qu'au pied de l'arbre, un de ces animaux, brisé et sans forme, sortait aux deux tiers de la gueule d'un immense boa, dont la queue s'enroulait autour du tronc de l'arbre, à la hauteur de sept ou huit pieds. Le capitaine Pamphile s'était trouvé entre deux dangers qui s'étaient détruits l'un par l'autre: sous ses pieds les loups, sur sa tête un serpent; ce sifflement qu'il avait entendu, ce froid qu'il avait ressenti, ces anneaux qui l'avaient étouffé, c'était le sifflement, le froid et les anneaux du reptile, dont l'aspect avait fait fuir les animaux carnassiers qui l'assiégeaient; un seul, arrêté par les étreintes mortelles du monstre, avait été broyé dans ses replis; ce mouvement de l'arbre qu'avait senti le capitaine, c'étaient les secousses de son agonie; puis le serpent vainqueur avait commencé d'engloutir son adversaire, et, selon l'habitude des reptiles constricteurs, il en digérait une moitié, tandis que l'autre exposée encore à l'air, attendait son tour d'être engloutie.

Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fixés sur le spectacle qu'il avait à ses pieds; plusieurs fois, en Amérique et dans l'Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des circonstances aussi propres à l'impressionner: aussi, quoiqu'il sût parfaitement que, dans la position où il était, le reptile était incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre autrement qu'en se laissant glisser le long du tronc; en conséquence, il commença par dénouer la corde qui l'attachait; puis, avançant à reculons sur la branche, jusqu'à ce qu'il la sentit plier, il se confia à sa flexibilité, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par les deux mains et se trouva si près du sol, qu'il pensa qu'il pouvait sans inconvénient abandonner son soutien. L'événement seconda ses espérances: le capitaine lâcha sa branche et se trouva à terre sans accident.

Il s'éloigna aussitôt, non sans regarder plus d'une fois derrière lui; il marcha au-devant du soleil. Aucune route n'était tracée dans la forêt; mais avec l'instinct du chasseur et la science du marin, il n'eut qu'à jeter un coup d'œil sur la terre et le ciel pour s'orienter à l'instant; il s'avança donc sans hésitation, comme s'il eût été familier avec cette immense solitude; plus il pénétrait dans la forêt, plus elle prenait un caractère grandiose et sauvage. Peu à peu la voûte feuillée s'épaissit au point que le soleil cessa d'y pénétrer; les arbres poussaient rapprochés les uns des autres, droits et élancés comme des colonnes, et comme des colonnes supportant un toit impénétrable à la lumière. Le vent lui-même passait sur ce dôme de verdure, mais sans se glisser dans ce séjour des ombres: on eût dit que, depuis la création, toute cette partie de la forêt avait sommeillé dans un crépuscule éternel.

À la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l'espèce, des écureuils ailés sauter légèrement et voler en silence d'une branche à l'autre; dans ces espèces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendrée des papillons nocturnes; un daim, un lièvre et un renard qui se levèrent au bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des formes différentes, semblaient avoir revêtu la livrée monotone et uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.

De temps en temps, le capitaine Pamphile s'arrêtait les yeux fixes: des champignons fauves et gigantesques, appuyés les uns aux autres comme des boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et leur dimension à des lions couchés, que, quoiqu'il sût parfaitement que ce roi de la création n'habitait pas cette partie de son empire, il tressaillait au témoignage de ses yeux.

De grandes plantes grimpantes et parasites, à qui la respiration semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux, s'accrochant aux branches, et passant comme des festons de l'une à l'autre, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à la voûte; là, elles se glissaient comme des serpents pour aller épanouir au soleil leurs corolles écarlates et parfumées, tandis que celles qui étaient forcées de s'ouvrir en chemin fleurissaient pâles, inodores, maladives et comme jalouses du bonheur de leurs amies, qui s'échauffaient à la clarté du jour et sous le sourire de Dieu.

Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la région de l'estomac des tiraillements qui lui annoncèrent qu'il n'avait pas soupé la veille, et que l'heure de son déjeuner était passée depuis longtemps. Il regarda autour de lui: des oiseaux voletaient toujours d'arbre en arbre, des écureuils ailés sautaient incessamment de branche en branche, comme s'ils eussent fait la même route que lui; mais il n'avait ni fusil ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques pierres; mais il comprit bientôt que cet exercice ajouterait encore à son appétit sans amener de résultat propre à le calmer; en conséquence, il résolut de chercher d'autres ressources et de se rabattre sur les végétaux. Cette fois, sa quête fut plus heureuse: après quelques instants d'une recherche attentive, rendue difficile par cette demi-obscurité, il trouva deux ou trois racines de la famille des souchets, et quelques-unes de ces plantes appelées vulgairement choux caraïbes.