C'était à peu près tout ce qu'il fallait pour amuser son estomac; mais le capitaine Pamphile était homme de précaution: il pensa qu'il n'aurait pas plus tôt calmé sa faim, qu'il allait avoir soif; alors il chercha un ruisseau comme il avait cherché des racines. Par malheur, la chose était plus rare.

Il écouta avec attention: aucun murmure n'arriva jusqu'à lui; il aspira l'air pour tâcher d'y saisir quelque faible émanation; mais il n'y avait pas d'air sous cette voûte, toute gigantesque qu'elle était: il n'y régnait qu'une atmosphère lourde et épaisse, que les animaux et les plantes condamnés à ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui semblait insuffisante à la vie.

Alors le capitaine Pamphile prit son parti; il ramassa un caillou aigu; puis, au lieu de continuer une quête inutile, il s'en alla d'arbre en arbre, examinant chaque tige avec attention; enfin il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait: c'était un magnifique érable, jeune, lisse et vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main droite, il lui enfonça le caillou aigu dans l'écorce; quelques gouttes de ce sang végétal et précieux avec lequel les Canadiens font un sucre plus beau que celui de la canne s'en échappa aussitôt comme d'une blessure; le capitaine Pamphile, satisfait de l'expérience, s'assit tranquillement au pied de sa victime et commença son déjeuner; puis, lorsqu'il eut fini, il appliqua sa bouche altérée à la plaie dont la sève sortait alors comme d'une fontaine, et se remit en route plus frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.

Vers les cinq heures du soir, à peu près, le capitaine Pamphile crut voir quelques rayons du jour se glisser à travers les ténèbres: sa marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette forêt pareille à celle de Dante, qui semblait n'appartenir ni à la vie ni à la mort, mais à une puissance intermédiaire et sans nom. Alors il lui sembla entrer dans un océan de lumière; il se précipita au milieu de ses vagues dorées par les rayons du soleil couchant, pareil à un plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroché à quelque branche de corail, ou enlacé par quelque polype, se dégage de l'obstacle mortel, remonte à la surface de l'eau et respire.

Il était arrivé à un de ces vastes steppes jetés comme des lacs de verdure et de lumière au milieu des immenses forêts du nouveau monde; de l'autre côté de cette clairière, une nouvelle ligne d'arbres s'étendait comme une muraille sombre et opaque, tandis qu'au-dessus d'elle on voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet neigeux des montagnes dont la chaîne tortueuse sépare toute la presqu'île.

Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui; car il voyait qu'il ne s'était pas écarté de sa route.

Enfin ses yeux s'arrêtèrent sur une colonne blanchâtre et tortueuse qui se détachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel: il ne lui fallut pas une longue inspection pour reconnaître la fumée d'une hutte, et presque aussitôt, amie ou ennemie, il se détermina à marcher vers elle, le souvenir de la nuit qu'il venait de passer ayant influé d'une manière prompte et décisive sur sa détermination.

Seconde nuit:

Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de la forêt à la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque inquiétude des boquiéros et des serpents cuivrés, si communs dans ces cantons, qu'il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.

À mesure qu'il approchait de la fumée qui lui servait de guide, il voyait s'élever la hutte, située à la lisière de la plaine et de la forêt; la nuit vint avant qu'il l'eût jointe, mais sa route n'en fut que plus facile et mieux tracée.