—Ils dorment, dit la vieille à voix basse, allez.

Les deux jeunes gens obéirent, s'approchant chacun de la victime qu'il avait choisie; l'un leva le bras pour frapper l'Indien, l'autre se pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.

Au même instant, les deux assassins reculèrent poussant chacun un cri: le capitaine avait plongé à l'un son couteau jusqu'au manche dans la poitrine, et le jeune Indien avait fendu la tête de l'autre avec son tomahawk. Tous deux restèrent encore debout un instant, oscillant sur leurs jambes comme s'ils étaient ivres, tandis que les voyageurs, d'un mouvement instinctif et spontané, s'étaient rapprochés l'un de l'autre; puis les deux jeunes gens tombèrent, pareils à des arbres déracinés par une tempête. Alors la vieille poussa une imprécation et le jeune Sioux un cri de triomphe: puis, prenant la corde de son arc, il s'élança dans le second compartiment, en ressortit bientôt traînant la vieille par les cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter à un jeune bouleau distant de la cabane d'une dizaine de pas. Puis il rentra bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l'un des assassins avait laissé tomber, tâta de la pointe s'ils étaient encore vivants; mais voyant que ni l'un ni l'autre ne remuaient, il fit signe au capitaine Pamphile de sortir; puis lorsque celui-ci eut obéi machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout enflammée, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche à la main, et commença d'exécuter autour de la hutte une danse étrange accompagnée d'un chant de victoire.

Quelque habitué que fût le capitaine Pamphile aux scènes violentes, il ne put s'empêcher de donner à celle-ci son attention tout entière. En effet, le lieu, l'isolement, le danger qu'il venait de courir, tout donnait à l'acte de justice qui s'accomplissait un caractère de vengeance sauvage; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du Niagara aux rives de l'Atlantique, c'était une vieille législation établie que de brûler l'habitation des meurtriers; mais il n'avait jamais assisté à une exécution de ce genre.

Appuyé contre un arbre et immobile comme s'il eût été garrotté lui-même, il vit d'abord une fumée noire et épaisse sortir par toutes les ouvertures, puis des langues de flamme traversèrent le toit, pareilles à des fers de lance rouges; bientôt de tous côtés, des colonnes de feu surgirent, suivant des ondulations de la brise, tantôt se tordant comme des serpents, tantôt flottant comme des banderoles.

Pendant ce temps, et pareil au démon de l'incendie, le jeune Indien tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d'un instant, toutes ces flammes se réunirent et formèrent un immense foyer qui jeta sa lueur à une demi-lieue à la ronde, s'étendant d'un côté sur l'immense steppe de verdure, plongeant de l'autre sous le dôme sombre de la forêt; enfin, la chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu'à dix pas de l'incendie, poussa des cris de douleur. Tout à coup le toit s'abîma, une colonne de flammes s'éleva, comme lancée par le cratère d'un volcan, poussant au ciel des milliers d'étincelles; puis successivement chaque paroi s'abattit, et, à chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de lumière. L'obscurité reconquit peu à peu le terrain qu'elle avait perdu; enfin il ne resta bientôt de la hutte maudite qu'un amas de charbons brûlants amoncelés sur les cadavres des meurtriers.

Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma à sa torche une seconde branche de sapin, et la présenta au capitaine.

—Maintenant, dit-il, de quel côté va mon frère?

—À Philadelphie, répondit le capitaine.

—Eh bien, que mon frère me suive, et je vais lui servir de guide jusqu'à ce qu'il ait atteint l'autre côté de la forêt.