Quoiqu'il y eût à vue d'œil deux bonnes journées de chemin de l'endroit où était parvenu le capitaine Pamphile jusqu'à Philadelphie, il n'en continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s'arrêtant que pour chercher des œufs d'oiseau ou des racines; quant à l'eau, il avait bientôt rencontré les sources de la Delawarre, et la rivière, qui coulait à plein bord, lui avait enlevé toute inquiétude à cet égard.
Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se déroulait à sa vue, et dans cette heureuse disposition d'esprit où le voyageur solitaire ne regrette qu'une chose, celle de n'avoir pas un compagnon à qui communiquer le trop plein de ses pensées; lorsqu'en arrivant au sommet d'une petite montagne, il crut apercevoir, à une demi-lieue devant lui un point noir qui s'avançait à sa rencontre. Il chercha un instant à reconnaître quelle chose ce pouvait être; mais, la distance étant trop grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s'inquiéter davantage de l'objet, qu'il perdit bientôt de vue, le terrain sur lequel il marchait étant très accidenté. Il allait donc devant lui, sifflotant un air fort en vogue sur la Cannebière et faisant le moulinet avec son bâton, lorsque le même objet s'offrit de nouveau à ses yeux, rapproché de quelques centaines de pas; cette fois, le capitaine était, de la part du nouveau personnage que nous introduisons sur la scène, l'objet du même examen que celui-ci était occupé à faire; le capitaine Pamphile se fit une espèce de longue-vue avec sa main, regarda un instant à travers le tube improvisé et reconnut que c'était un nègre.
Cette rencontre tombait d'autant mieux que le capitaine Pamphile, peu curieux de passer une troisième nuit pareille aux deux nuits précédentes, comptait lui demander des renseignements sur la couchée: il doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le forçassent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de si précieux renseignements, mais qu'il espérait retrouver sur la cime d'un petit monticule qui formait à peu près le milieu du chemin à parcourir. Le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé dans ses calculs stratégiques: au sommet de la montagne, il se trouva face à face avec ce qu'il cherchait; seulement, la couleur avait trompé le capitaine: ce n'était pas un nègre. C'était un ours.
Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d'œil l'étendue du danger qui le menaçait; mais nous n'apprendrons rien de nouveau à nos lecteurs en leur disant que, en pareil cas, le digne marin était homme de ressource: il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie du terrain, et vit qu'il n'y avait pas moyen d'éviter l'animal. À gauche, le fleuve encaissé dans ses rives profondes, et trop rapide pour être traversé à la nage, sans que l'on s'exposât à un péril plus grand peut-être que celui qu'on fuyait; à droite, des rochers à pic, praticables pour les lézards, mais inaccessibles à tout autre animal; derrière et devant soi, une route ou plutôt un sentier large comme celui où Oedipe rencontra Laïus.
De son côté, l'animal avait fait halte à une dizaine de pas du capitaine Pamphile, paraissant tout examiner lui-même avec une attention très particulière.
Le capitaine Pamphile, qui avait rencontré dans sa vie une foule de poltrons déguisés en braves, en augura que l'ours avait peut-être aussi peur de lui qu'il avait peur de l'ours. Il marcha donc à sa rencontre, l'ours en fit autant; le capitaine Pamphile commença à croire qu'il s'était trompé dans ses conjectures, et s'arrêta; l'ours continua de marcher. La chose devenait claire comme le jour: ce n'était pas l'ours qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de manière à laisser le passage libre à son adversaire, et commença à battre en retraite. Il n'avait pas reculé de trois pas, qu'il trouva les rochers à pic; il s'y adossa pour n'être pas surpris par derrière, et attendit l'événement.
L'attente ne fut pas longue; l'ours, qui était de la plus grosse espèce, s'avança sur la route jusqu'à l'endroit où l'avait quittée le capitaine Pamphile; puis, arrivé là, il dessina le même angle qu'avait tracé l'habile stratégiste auquel il avait affaire, et s'avança droit sur lui. La situation était critique; le lieu était désert; le capitaine Pamphile n'avait de secours à attendre de personne; il ne possédait pour toute arme que son bâton, moyen de défense assez médiocre: l'ours n'était qu'à deux pas de lui, il leva son bâton... À ce geste, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser.
C'était un ours apprivoisé, qui avait rompu sa chaîne et s'était sauvé de New-York, où il avait eu l'honneur de faire ses exercices devant M. Jackson, président des États-unis.
Le capitaine Pamphile, rassuré par les dispositions chorégraphiques de son ennemi, s'aperçut alors que celui-ci était muselé, et qu'un bout de chaîne brisée pendait à son cou: il calcula aussitôt le parti que pouvait tirer d'une pareille rencontre un homme réduit à la pénurie dans laquelle il se trouvait; et, comme ni sa naissance ni son éducation ne lui avaient donné ces fausses idées aristocratiques dont tout autre à sa place eut été peut-être préoccupé, il pensa que le métier de conducteur d'ours était fort honorable, relativement à une foule d'autres métiers qu'il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France et à l'étranger. En conséquence, il prit le bout de la corde du danseur, lui appliqua un coup de bâton sur le museau pour lui expliquer qu'il était temps de terminer son menuet, et continua sa route vers Philadelphie, le conduisant en laisse comme il eût fait d'un chien de chasse.
Le soir, comme il traversait la prairie, il s'aperçut que son ours s'arrêtait devant certaines plantes qui lui étaient inconnues; la vie nomade qu'il avait menée l'avait mis à même de faire de profondes études sur l'instinct des animaux. Il présuma que ces haltes renouvelées, quoique sans succès, avaient un motif quelconque; en effet, à la première démonstration du même genre que fit l'animal, le capitaine Pamphile s'arrêta et lui donna tout le temps de développer son attention. Les résultats ne se firent pas attendre: l'ours creusa la terre; puis, au bout de quelques secondes, il mit à nu un groupe de tubercules tout à fait appétissants à voir; le capitaine Pamphile y goûta; ils tenaient à la fois de la truffe et de la patate.