La découverte était précieuse; aussi laissa-t-il toute liberté à son ours d'en chercher de nouvelles; au bout d'une heure, il y en avait une moisson suffisante au souper de l'homme et de l'animal. Le repas terminé, le capitaine Pamphile avisa un arbre isolé, et, après s'être assuré que son feuillage ne recélait point le plus petit reptile, il attacha son ours au tronc, et se servit de lui comme une courte échelle pour atteindre les premières branches. Arrivé là, il s'y établit comme il avait déjà fait dans la forêt; seulement, sa nuit fut parfaitement tranquille, les loups ayant été tenus à distance par l'odeur de l'ours.
Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se réveilla tout à fait calme et reposé. Son premier coup d'œil fut pour son ours: il dormait tranquillement au pied de l'arbre. Le capitaine Pamphile descendit et le réveilla; puis tous deux reprirent amicalement le chemin de Philadelphie, où ils arrivèrent à onze heures du soir.
Le capitaine Pamphile avait marché comme l'ogre du petit Poucet.
Il se mit en quête d'une auberge; mais il ne trouva pas un seul hôtelier qui voulût loger à pareille heure un ours et un sauvage; il commençait donc à être plus embarrassé au milieu de la capitale de la Pensylvanie qu'il ne l'avait été au centre des forêts du fleuve Saint-Laurent, lorsqu'il vit une taverne chaudement éclairée, et d'où sortait un tel mélange de bruits de verres, d'éclats de rire et d'imprécations, qu'il était évident qu'il y avait là quelque équipage qui venait de toucher sa paye. L'espoir revint aussitôt au capitaine: ou il avait oublié ce que c'est qu'un marin, ou il y avait là pour lui du vin, de l'argent et un lit, trois choses de première nécessité dans sa situation; il s'approchait donc avec confiance, lorsque tout à coup il s'arrêta comme s'il était cloué à sa place.
Au milieu du tapage, des cris et des jurements, il avait cru reconnaître un air provençal chanté par un des buveurs: il demeura donc le cou tendu et l'oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait invraisemblable; mais bientôt, à un refrain repris en chœur, il ne lui resta plus aucune incertitude: il avait là des compatriotes. Il fit alors et de nouveau quelques pas en avant et s'arrêta encore; mais, cette fois, sa figure prit une expression d'étonnement qui tenait de la stupidité: non seulement ces hommes étaient des compatriotes non seulement cette chanson, c'était une chanson provençale, mais encore celui qui la chantait, c'était Policar! L'équipage de la Roxelane mangeait son chargement à Philadelphie.
Le capitaine Pamphile n'hésita pas un instant sur le parti qui lui restait à prendre; grâce au barbier et au peintre du Serpent-Noir, il était déguisé de manière à ne pas être reconnu de son meilleur ami; il ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra avec son ours. Un hourra général accueillit les nouveaux venus.
Un doute restait au capitaine Pamphile: il avait oublié de faire faire une répétition à son ours, de sorte qu'il ignorait absolument ce dont il était capable; mais l'intelligent animal se chargea lui-même de son prospectus. À peine entré dans le cabaret, il commença de trotter en rond pour faire former le cercle; les matelots montèrent sur les chaises et sur les bancs; Policar s'assit sur le poêle, et le spectacle commença.
Tout ce qu'il est possible d'apprendre à un ours, l'ours du capitaine Pamphile le savait; il dansait le menuet comme Vestris, montait à cheval sur un manche à balai ni plus ni moins qu'un sorcier, et désignait le plus ivrogne de la compagnie, à rendre jaloux l'âne savant; aussi, la séance terminée, il n'y eut qu'un cri tellement unanime, que Policar déclara que, quelque prix que le maître de l'ours demandât de son élève, il le lui achetait pour en faire cadeau à l'équipage; cette décision fut accueillie par un vivat général. L'offre fut donc renouvelée d'une manière formelle; le capitaine Pamphile demanda dix écus de sa bête. Policar, qui était en générosité, lui en offrit quinze; moyennant quoi, il entra immédiatement en possession de l'animal. Quant au capitaine Pamphile, il sortit au premier exercice de la seconde représentation, sans que personne fît attention à lui, sans qu'aucun des matelots eût conçu le moindre soupçon.
Nos lecteurs sont trop intelligents pour n'avoir pas deviné la cause de la disparition du capitaine Pamphile; cependant, comme quelques-uns pourraient n'être pas certains du fait, nous donnerons une explication courte et précise à l'usage des esprits paresseux ou ennemis des conjectures.
Le capitaine Pamphile n'avait point perdu son temps; une fois entré dans la taverne, il avait suivi d'un œil les exercices de son ours, et, de l'autre, il avait compté les matelots; tous étaient au cabaret depuis le premier jusqu'au dernier; il était donc évident que pas un n'était à bord. Double-Bouche seul manquait à la réunion; le capitaine Pamphile en augura qu'on l'avait laissé sur la Roxelane, de peur qu'il ne prît au bâtiment l'envie de retourner tout seul à Marseille. En conséquence de ce raisonnement tout mathématique, le capitaine Pamphile se dirigea vers la rade, en suivant Water-Street, qui se prolonge parallèlement aux quais.