Arrivé sur le port, il jeta un coup d'œil rapide sur tous les bâtiments au mouillage, et, malgré l'obscurité, il reconnut à cinq cents pas de lui la Roxelane, qui se balançait gracieusement, bercée par la marée montante. Au reste, pas une lumière à bord, rien qui indiquât que le bâtiment fût habité: le capitaine Pamphile avait deviné juste. Sans perdre un instant, il piqua une tête dans la rivière et se mit à nager en silence vers le navire.
Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour s'assurer que personne ne veillait à bord; puis, satisfait de son examen, il se glissa sous le beaupré, gagna l'échelle de corde, et commença son ascension, s'arrêtant à chaque degré pour écouter s'il n'entendait aucun bruit. Tout resta muet; le capitaine fit une dernière enjambée et se trouva sur le pont de son navire; là, il commença de respirer, il était enfin chez lui.
Le premier besoin du capitaine Pamphile était de changer de costume: celui qu'il portait était trop rapproché de la nature, et pouvait nier son identité. Il descendit donc à son ancienne cabine et retrouva tout à la même place, comme si rien ne s'était passé. Le seul changement opéré, c'est que Policar y avait fait apporter ses effets, et, en homme soigneux, avait rangé ceux du capitaine Pamphile dans une malle. Ce respect du mobilier avait été porté à un tel point, que le capitaine Pamphile n'eut qu'à tendre la main vers l'endroit où il plaçait ordinairement son briquet phosphorique, pour le retrouver à la même place, de sorte que, la neuvième allumette essayée, le capitaine Pamphile avait de la lumière.
Il procéda aussitôt à sa toilette; c'était beaucoup d'avoir repris possession de son bâtiment, mais ce n'était pas assez: il lui fallait encore rentrer dans sa figure; la chose fut plus difficile. Le peintre du grand chef avait fait les choses en conscience; le capitaine Pamphile faillit laisser à sa serviette la peau de son visage. Enfin les ornements étrangers disparurent, et, à force de frotter, notre digne marin se trouva réduit à ses ornements personnels; il se regarda alors dans une petite glace, et, si peu amoureux qu'il fût de sa personne, il éprouva un certain plaisir à se revoir tel qu'il s'était toujours connu.
Cette première transformation accomplie, le reste devint la chose la plus facile du monde: le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son pantalon rayé en long, passa son gilet rayé en travers, endossa sa redingote de bouracan rayée en croix, décrocha son chapeau de paille du champignon où il était suspendu, roula sa ceinture rouge autour de son corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, éteignit la lumière, et remonta sur le pont; il le retrouva dans la même solitude et le même silence. Double-Bouche était toujours invisible, comme s'il eût possédé l'anneau de Gigès, et qu'il en eût tourné le chaton en dedans.
Heureusement que le capitaine Pamphile connaissait les habitudes de son subordonné, et qu'il savait où le trouver lorsqu'il n'était pas où il devait être. En effet, il s'avança sans hésitation vers l'escalier de la cuisine, descendit avec précaution les marches criardes, et, à travers la porte entrouverte, aperçut Double-Bouche occupé des préparatifs de son souper, et se faisant cuire un morceau de morue fraîche à la maître d'hôtel.
Il paraît qu'au moment où le capitaine arriva, le poisson était arrivé à un degré de cuisson convenable; car Double-Bouche acheva de mettre son couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa l'assiette sur la table, secoua son bidon, s'aperçut qu'il était entamé, et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui donnait sur la cambuse, afin d'aller chercher un supplément de liquide; le souper était tout dressé, le capitaine Pamphile avait faim, il entra et se mit à table.
Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n'eût pas goûté de cuisine européenne, soit qu'effectivement Double-Bouche possédât un talent distingué dans un art qu'il exerçait cependant comme amateur, celui qui profitait du souper, quoiqu'il n'eut pas été fait pour lui, le trouva excellent et procéda en conséquence. Il était au moment le plus brillant de son exécution, lorsqu'il entendit un cri; il retourna aussitôt la tête et aperçut Double-Bouche sur le seuil de la porte, stupéfait, pâle et immobile: il prenait le capitaine Pamphile pour un fantôme, quoique ledit capitaine se livrât à une occupation qui appartient exclusivement aux habitants de ce monde.
—Eh bien, petit drôle, dit le capitaine sans s'interrompre, voyons, qu'est-ce que tu fais là? ne vois-tu pas bien que j'étrangle de soif? Allons, vite à boire!
Les genoux de Double-Bouche commencèrent à trembler et ses dents claquèrent.