Tony commença par se mettre dans une atroce colère contre Jacques; puis, réfléchissant qu'à tout prendre, c'était sa faute, puisqu'il n'aurait eu qu'à l'attacher, il alla chercher une chaîne et un crampon, scella le crampon dans le mur, y fixa un bout de la chaîne, et, ayant ainsi tout préparé pour la nuit suivante il se remit d'ardeur à son Coligny, qui se retrouva à peu près rependu vers les cinq heures du soir. Alors, pensant que c'était bien assez de besogne comme cela pour une journée, il alla faire un tour sur le boulevard, revint dîner à la taverne anglaise, puis s'en alla au spectacle, où il resta jusqu'à onze heures et demie.
En entrant dans son atelier, qu'il trouva tiède encore de la chaleur de la journée, Tony vit avec satisfaction que rien n'avait été dérangé en son absence et que Jacques dormait sur son coussin: il se coucha donc à son tour dans une quiétude parfaite et s'endormit bientôt du sommeil du juste.
Vers minuit, il fut réveillé par un bruit de vieilles ferrailles: on eût dit que tous les revenants d'Anne Radcliffe traînaient leurs chaînes dans l'atelier; Tony croyait peu aux fantômes, et, pensant qu'on venait lui voler le reste de son bois, il étendit sa main vers une vieille hallebarde damasquinée, et ornée d'une houppe qui faisait partie d'un trophée pendu au mur.
Son erreur fut courte.
Au bout d'un instant, il reconnut la cause de tout ce vacarme et enjoignit à Jacques de se recoucher. Jacques obéit, et Tony reprit, avec l'ardeur d'un homme qui a bien travaillé toute la journée, son sommeil momentanément interrompu. Au bout d'une demi-heure, il fut réveillé par des plaintes étouffées.
Comme Tony demeurait dans une rue écartée, il crut qu'on assassinait quelqu'un sous ses fenêtres, sauta à bas de son lit, prit une paire de pistolets et courut ouvrir la croisée. La nuit était calme, la rue tranquille; pas un bruit ne troublait la solitude du quartier, si ce n'est le murmure sourd qui veille incessamment, planant au-dessus de Paris, et qui semble la respiration d'un géant endormi. Alors il referma sa fenêtre et s'aperçut que les plaintes venaient de la chambre même.
Comme il n'y avait que lui et Jacques dans la chambre et que lui n'avait d'autre raison de se plaindre que d'être réveillé, il alla à Jacques; Jacques ne sachant que faire, s'était amusé à tourner au pied de la table sous laquelle il était couché; mais, au bout de cinq ou six tours, sa chaîne s'était rétrécie; Jacques n'en avait tenu compte et avait continué son manège; de sorte qu'il avait fini par se trouver arrêté par le collet, et, comme il poussait toujours en avant sans penser à retourner en arrière, il s'étranglait davantage à chaque effort qu'il faisait pour se dégager. De là les plaintes que Tony avait entendues.
Tony, pour punir Jacques de sa stupidité, l'eût volontiers laissé dans la situation où il s'était placé; mais, en condamnant Jacques à la strangulation, il se vouait à l'insomnie: il détourna donc la corde autant de fois que Jacques l'avait tournée, et Jacques, satisfait de se trouver les voies respiratoires dégagées, se recoucha humblement et sans bruit. Tony, de son côté, en fit autant, espérant que rien ne troublerait son sommeil jusqu'au lendemain matin; Tony se trompait, Jacques avait été dérangé dans ses habitudes de sommeil et avait empiété sur sa nuit, de sorte que, maintenant qu'il avait dormi ses huit heures, c'était le chiffre de Jacques, il ne pouvait plus fermer l'œil; il en résulta qu'au bout de vingt minutes, Tony sauta une troisième fois à bas de son lit; seulement, cette fois, ce ne fut ni une hallebarde, ni un pistolet qu'il prit, mais une cravache.
Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son coussin; mais il était trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques reçut une correction consciencieusement mesurée au délit. Cela le calma pour le reste de la nuit, mais alors ce fut à Tony qu'il fut impossible de se rendormir; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne pouvant peindre à la lumière, il commença un de ces bois délicieux qui l'ont fait le roi des illustrations.
On comprend que, malgré le bénéfice pécuniaire que Tony trouvait à son insomnie, cela ne pouvait durer dans les mêmes conditions; aussi, le jour venu, pensa-t-il sérieusement à trouver un moyen qui conciliât les exigences de son sommeil et les intérêts de sa bourse: il était au plus abstrait de ses méditations, lorsqu'il vit entrer dans son atelier une jolie chatte de gouttière, nommée Michette, que Jacques aimait parce qu'elle faisait tout ce qu'il voulait, et qui, de son côté, aimait Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.