Tony ne se fut pas plus tôt rappelé cette douce intimité, qu'il pensa à en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait parfaitement remplacer le poêle. En conséquence, il mit la main sur la chatte, qui, ignorant les dispositions que l'on venait de prendre à son égard, ne fit aucune tentative pour fuir, l'introduisit dans la niche grillée de Jacques, y poussa Jacques derrière elle, et rentra dans l'atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses allaient se passer.

D'abord les deux captifs cherchèrent tous les moyens de sortir de leur prison, employant ceux qui leur étaient suggérés par leurs différents caractères: Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa niche, et revint secouer les barreaux, puis recommença vingt fois le même manège sans s'apercevoir qu'il était parfaitement inutile; quant à Michette, elle resta où on l'avait mise, regarda autour d'elle sans remuer autre chose que la tête, puis, revenant aux barreaux, elle les caressa doucement avec un côté, ensuite avec l'autre, en faisant le gros dos et en pliant sa queue en arc; puis, à la troisième fois, elle essaya, tout en ronronnant, de passer la tête entre chaque barreau; enfin, lorsque la chose lui fut démontrée impossible, elle fit entendre deux ou trois petits miaulements plaintifs; mais, voyant qu'ils demeuraient sans résultat, elle alla faire son nid dans un coin de la niche, se roula dans le foin, et présenta bientôt l'apparence d'un manchon d'hermine vu par l'une de ses extrémités.

Quant à Jacques, il demeura un quart d'heure, à peu près, sautant, cambriolant et grognant; puis, voyant que toutes ses gambades étaient inutiles, il alla se blottir dans le coin opposé à celui de la chatte: animé par l'exercice qu'il venait de prendre, il demeura un instant accroupi et conservant un geste d'indignation, puis bientôt, le froid le gagnant, il se mit à grelotter de tous ses membres.

Ce fut alors qu'il avisa son amie chaudement roulée dans sa fourrure, et que son instinct égoïste lui donna le secret du parti qu'il pouvait tirer de sa cohabitation forcée avec sa nouvelle compagne; en conséquence, il s'approcha doucement de Michette, se coucha près d'elle, lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l'autre dans l'ouverture supérieure du manchon naturel qu'elle formait, roula sa queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussitôt parfaitement rassuré sur son avenir.

Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu'il avait vu, retira son œil de la serrure, sonna sa ménagère et lui ordonna, outre les carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une pâtée pour Michette.

La ménagère suivit à la lettre cette injonction; et tout se serait honorablement passé pour l'ordinaire de Michette et de Jacques, si ce dernier, par sa gourmandise, ne fût venu tout bouleverser. Dès le premier jour, il avait remarqué, dans les deux repas qu'on lui servait régulièrement, l'un à neuf heures du matin, l'autre à cinq heures du soir, et qui, grâce à la complaisance de ses voies digestives, durait toute la journée, l'introduction d'un nouveau mets. Quant à Michette, elle avait parfaitement reconnu le matin sa pâtée au lait, et le soir sa pâtée à la viande, de sorte qu'elle s'était mise à manger l'une et l'autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette délicatesse dédaigneuse que tous les observateurs ont remarquée chez les chattes de bonne maison.

D'abord, préoccupé de l'aspect des comestibles, Jacques l'avait regardée faire; puis, comme Michette, en chatte bien élevée, avait laissé de la pâtée au lait dans son assiette, Jacques était venu derrière elle, l'avait goûtée, et, la trouvant excellente avait achevé le plat. À dîner, il avait fait la même expérience et, trouvant la pâtée à la viande également à son goût, il avait, toujours chaudement accolé à Michette, passé la nuit à se demander pourquoi on lui donnait, à lui, commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et autres légumes crus, qui lui agaçaient les dents, tandis qu'on offrait à une étrangère tout ce qu'il y avait de plus velouté et de plus délicat en pâtée.

Le résultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony souverainement injuste et résolut de rétablir les choses dans leur ordre naturel en mangeant la pâtée, et en laissant à Michette les carottes, les noix et les pommes de terre.

En conséquence, le lendemain matin, au moment où la femme de charge venait de servir le double déjeuner de Jacques et de Michette, et où Michette s'approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous son bras, la tête tournée du côté opposé à la soucoupe, et la maintint dans cette position tout le temps qu'il y resta quelque chose à manger; puis, la pâtée achevée, et Jacques satisfait de son repas, il lâcha Michette, la laissant libre de déjeuner à son tour avec les légumes; Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre; puis, mécontente de l'examen, elle revint, en miaulant avec tristesse, se coucher près de Jacques, qui, l'estomac confortablement garni, s'occupa immédiatement d'étendre la douce chaleur qu'il ressentait vers la région abdominale, à ses pattes et à sa queue, extrémités beaucoup plus sensibles au froid que tout le reste du corps.

Au dîner, la même manœuvre se renouvela; seulement, cette fois, Jacques se félicita davantage encore de son changement de régime, et la pâtée à la viande lui parut aussi supérieure à la pâtée au lait que la pâtée au lait l'était elle-même aux carottes, aux noix et aux pommes de terre. Grâce à cette nourriture plus confortable et à la fourrure de Michette, Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l'estomac vide et affamé, miaula piteusement depuis le soir jusqu'au matin, tandis que Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des rêves d'or: cela dura trois jours ainsi, à la grande satisfaction de Jacques et au détriment de Michette.