Enfin, le quatrième jour, lorsqu'on apporta le dîner, Michette n'eût plus même la force de faire sa démonstration accoutumée, et elle resta couché dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses mouvements, depuis qu'il n'était plus obligé de comprimer ceux de Michette, dîna mieux qu'il ne l'avait jamais fait; son dîner fini, il alla, selon son habitude, se coucher près de sa chatte, et, la sentant plus froide qu'à l'ordinaire, l'enlaça plus étroitement que d'habitude de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son calorifère se refroidissait.
Le lendemain, Michette était morte et Jacques avait la queue gelée.
Ce jour-là, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla visiter en se réveillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime de son égoïsme et enchaîné à un cadavre; il prit la morte et le vivant, à peu près aussi immobiles, aussi froids l'un que l'autre, et les transporta dans son atelier. Il n'y avait pas de redoublement de chaleur capable de réchauffer Michette; quant à Jacques, comme il n'était qu'engourdi, peu à peu le mouvement lui revint dans tout le corps, excepté vers la région de la queue, qui demeura gelée, et qui, ayant été gelée pendant qu'elle était roulée en spirale autour de celle de Michette, conserva la forme d'un tire-bouchon, forme inouïe et inusitée jusqu'à ce jour dans l'espèce simiane, et qui donna dès lors à Jacques la tournure la plus fabuleusement chimérique qui se puisse imaginer.
Trois jours après, le dégel arriva; or, le dégel amena un événement que nous ne pouvons passer sous silence, non pas à cause de son importance elle-même, mais à cause des suites désastreuses qu'il eut pour la queue de Jacques, déjà passablement hypothéquée par l'accident que nous venons de raconter.
Tony avait reçu, pendant la gelée, deux peaux de lion qu'un de ses amis, qui pour le moment chassait dans l'Atlas, lui avait envoyées d'Alger. Ces deux peaux de lion, fraîchement écorchées, avaient été saisies par le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur odeur, et attendaient, déposées dans la chambre de Tony, qui comptait les faire tanner un jour ou l'autre et en orner son atelier. Or, comme, le dégel était arrivé, toute chose dégela, excepté la queue de Jacques, les peaux, en s'amollissant, reprirent cette odeur âcre et fauve qui annonce de loin aux animaux épouvantés la présence du lion. Il résultat de cette circonstance que Jacques, qui, vu l'accident qui lui était arrivé, avait obtenu la permission de demeurer dans l'atelier, éventa, avec cette subtilité d'odorat particulière à sa race, l'odeur terrible qui se répandait peu à peu dans l'appartement, et donna des signes d'inquiétude visible, que Tony prit d'abord pour un malaise occasionné par le retranchement d'un de ses membres les plus essentiels.
Cette inquiétude durait depuis deux jours; depuis deux jours, Jacques, éternellement préoccupé d'une même idée, aspirait tous les courants d'air qui arrivaient jusqu'à lui, sautait des chaises sur les tables et des tables sur les rayons, mangeait à la hâte et en regardant avec crainte autour de lui, buvait à grande gorgée et s'étranglait en buvant, enfin menait une vie des plus agitées, lorsque par hasard je vins faire une visite à Tony.
Comme j'étais un des bons amis de Jacques, et que je ne me présentais jamais à l'atelier sans lui apporter quelques friandises, dès que Jacques m'aperçut, il accourut à moi pour s'assurer que je ne perdais pas mes bonnes habitudes; or, la première chose qui me frappa, en offrant à Jacques un cigare de la Havane dont il était fort friand—non pas pour le fumer à la manière de nos élégants, mais pour le chiquer tout bonnement, à l'imitation des matelots de la Roxelane—la première chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui avais jamais connue; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette agitation fébrile que je n'avais point encore remarquée en lui. Tony me donna l'explication du premier phénomène, mais il était aussi ignorant que moi sur le second; il se proposait d'envoyer chercher Thierry pour le consulter à ce sujet.
Je le quittai en l'affermissant dans cette intention, lorsqu'en traversant la chambre à coucher je fus frappé de l'odeur sauvagine que l'on y respirait. J'en demandai la cause à Tony, qui me montra les deux peaux de lion. Tout me fut expliqué par ce seul geste: il était évident que c'étaient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n'en voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques était sérieusement indisposé, je lui proposai de tenter une expérience qui lui démontrerait jusqu'à l'évidence que, si Jacques était malade, c'était de peur. Cette expérience était des plus simples et des plus faciles à exécuter; elle consistait purement et simplement à appeler ses deux rapins, qui profitaient de notre sortie momentanée pour jouer aux billes, à leur mettre à chacun un peau de lion sur les épaules, et à les faire entrer dans l'atelier à quatre pattes et vêtus en Hercules Néméens.
Déjà, depuis que la porte de la chambre à coucher était ouverte et que l'odeur des lions pénétrait plus forte et plus directe jusqu'à lui, l'inquiétude de Jacques avait sensiblement augmenté: il s'était élancé sur une échelle double, et, monté sur le dernier échelon, tournait la tête de notre côté, aspirant l'air et poussant de petits cris d'effroi, indiquant qu'il sentait le péril s'approcher et qu'il devinait de quel côté il devait venir.
En effet, au bout d'un instant, un des rapins, suffisamment caparaçonné, se mit à quatre pattes et marcha vers l'atelier, immédiatement suivi de son camarade; l'agitation de Jacques fut à son comble. Enfin il vit apparaître à la porte la tête du premier lion, et cette agitation devint de la terreur; mais une terreur insensée, sans calcul, sans espérance; cette terreur de l'oiseau qui se débat sous le regard du serpent; cette terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facultés morales; cette terreur du vertige, qui fait qu'aux yeux effrayés le ciel tourne et la terre vacille, et que, toutes les forces s'anéantissant à la fois, on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri; voilà ce qu'avait produit le seul aspect des lions.