Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son échelle.

Nous courûmes à lui, il était évanoui; nous le relevâmes: il n'avait plus de queue! la gelée l'avait rendue fragile comme du verre, de sorte que, dans sa chute, elle s'était brisée.

Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin; aussi renvoyâmes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes après, les rapins rentrèrent sous leur figure naturelle. Quant à Jacques, au bout d'un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites plaintes; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et se cacha la tête dans sa poitrine.

Pendant ce temps, je préparais un verre de vin de Bordeaux pour rendre à Jacques le courage qu'il avait perdu; mais Jacques n'avait le cœur ni à boire ni à manger: au moindre bruit, il frémissait de tous ses membres, et cependant, petit à petit, et tout en humant l'air, il s'apercevait que le danger s'était éloigné.

En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu'un bond des bras de Tony sur l'échelle double; mais, au lieu des monstres qu'il attendait par cette porte, Jacques vit paraître sa vieille amie la cuisinière; cette vue lui rendit un peu de sécurité. Je profitai de ce moment pour lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la regarda un instant avec défiance, reporta les yeux sur moi pour s'assurer que c'était bien un ami qui lui présentait le breuvage tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche comme pour me faire plaisir; mais, s'étant aperçu, avec la finesse de dégustation qui le caractérisait, que le liquide inconnu avait un arôme des plus estimables, il y revint de lui-même; à la troisième ou quatrième lapée, ses yeux se ranimèrent, il fit entendre de petits grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations plus joyeuses; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de derrière, regarda autour de lui pour voir où était la bouteille, l'aperçut sur une table, s'élança près d'elle avec une légèreté qui prouvait que ses muscles commençaient à reprendre leur élasticité première, et, se dressant devant la bouteille qu'il prit comme un joueur de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte pour lui rendre le service qu'il attendait d'elle; alors Tony eut pitié de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.

Cette fois, Jacques ne se fit pas prier; il y porta au contraire si vivement les lèvres, qu'il en avala d'abord autant par le nez que par la bouche, et qu'il fut obligé de s'arrêter pour éternuer. Mais cette interruption fut rapide comme la pensée. Jacques se remit immédiatement à l'œuvre, et, au bout d'un instant, la soucoupe était nette comme si on l'eût essuyée avec une serviette; Jacques, en échange, commençait à être singulièrement aviné; toute trace de frayeur avait disparu pour faire place à un air crâne et vainqueur: il regarda de nouveau la bouteille, que Tony avait changée de place et qui se trouvait sur un autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller à elle; mais, presque aussitôt, sentant qu'il y avait plus de sécurité pour lui en doublant ses points d'appui, il se remit à quatre pattes et s'achemina, avec la fixité de l'ivresse naissante, vers le but qu'il se proposait; il avait parcouru déjà les deux tiers, à peu près, de l'espace qui séparait son point de départ de la bouteille, lorsque, sur la route, il rencontra sa queue.

Ce spectacle le tira momentanément de sa préoccupation. Il s'arrêta devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait; et, après quelques secondes d'immobilité, il en fit le tour pour l'examiner plus en détail; l'examen fini, il la ramassa négligemment, la tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une assez médiocre curiosité, la flaira une dernière fois, y goûta du bout des dents, et, la trouvant d'un goût assez insipide, il la laissa tomber avec un profond dédain, et reprit sa route vers la bouteille.

C'est le plus beau trait d'ivrognerie que j'aie vu faire de ma vie, et je le livre à l'admiration des amateurs.

Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue; mais il ne se passa point un jour qu'il ne demandât sa bouteille. De sorte qu'aujourd'hui, ce dernier héros de notre histoire est non seulement affaibli par l'âge, mais encore abruti par la boisson.