— Prends garde à ce que tu me dis, Paul, s'écria le vieillard; prends garde que le doute de ton coeur n'atteigne le mien! Tu as du temps pour croire, toi, tandis que moi… je vais mourir!

— Attends, père, attends, continua Paul avec une voix douce et un visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit: «Le crucifix du chemin, l'église des villes, sont l'oeuvre de l'homme. Cherchons Dieu dans l'oeuvre de Dieu.» Dès ce moment, mon père, a commencé cette vie errante qui restera un mystère éternel entre le ciel, la mer et moi… Elle m'a égaré dans les solitudes de l'Amérique, car je pensais que plus un monde était nouveau, plus il avait dû garder empreinte la main de Dieu! Je ne m'étais pas trompé. Là, souvent, dans ces forêts vierges où le premier peut-être parmi les hommes j'avais pénétré sans autre abri que le ciel, sans autre couche que la terre, abîmé dans une seule pensée, j'ai écouté ces mille bruits divers du monde qui s'endort et de la nature qui s'éveille.

Longtemps encore je suis resté sans comprendre cette langue inconnue que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves, la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le parfum des fleurs. Enfin peu à peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux, et le poids qui oppressait mon coeur. Dès lors je commençai à croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule n'étaient qu'un hymne universel par lequel les choses créées rendaient grâces au Créateur.

— Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux au ciel avec l'expression de la foi; mon Dieu! j'ai crié vers vous du fond de l'abîme, et vous m'avez entendu dans ma détresse! mon Dieu, je vous remercie!

— Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai cherché sur l'Océan ce reste de conviction que me refusait la terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Océan, c'est l'immensité. L'Océan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus fort et de plus puissant après Dieu! L'Océan, je l'ai entendu rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage, je l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu lancer des vagues au-devant de l'éclair, et essayer d'éteindre la foudre avec son écume, puis s'aplanir comme un miroir, et réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Océan, je reconnus son pouvoir. Dans la solitude, comme Moïse, j'avais entendu la voix du Seigneur; mais, pendant l'orage, je le vis, comme Ézéchiel, passer avec la tempête. Dès lors, mon père, dès lors, le doute fut à jamais chassé loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus et je priai.

— Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua ainsi le Symbole des apôtres jusqu'à sa dernière ligne. Paul l'écouta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant eut fini:

— Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t'eût parlé, père, dit-il en secouant la tête; car, moi, je t'ai parlé en marin et avec une voix plus habituée à prononcer des paroles de mort que de consolation. Pardonne-moi, père, pardonne-moi.

— Tu m'as fait prier et croire comme toi, répondit le vieillard; dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prêtre? Ce que tu m'as dit est simple et grand: laisse-moi penser à ce que tu m'as dit.

— Écoute! dit Paul en tressaillant.

— Quoi?