— Ton frère! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout fumant encore. Ton frère?
— Eh bien! Emmanuel, dit Paul avec le même calme qu'il avait montré pendant toute cette scène, comprenez-vous maintenant pourquoi je ne pouvais me battre avec vous?
En ce moment la marquise parut à la porte et s'arrêta sur le seuil, pâle comme un spectre; puis, regardant autour d'elle avec une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'était blessé, elle leva silencieusement les yeux au ciel, comme pour lui demander si sa colère était enfin apaisée. Elle les y laissa quelque temps fixés dans une action de grâces mentale. Lorsqu'elle les abaissa, Emmanuel et Marguerite étaient à ses genoux, tenant chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers.
— Je vous remercie, mes enfants, dit la marquise après un instant de silence; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme.
Marguerite et Emmanuel s'inclinèrent avec l'expression du plus profond respect, et obéirent à l'ordre de leur mère.
Chapitre XVIII La marquise ferma la porte derrière eux, fit quelques pas dans la chambre, et alla, sans regarder Paul, s'appuyer sur le fauteuil où, la veille, s'était assis le marquis pour signer le contrat. Là elle resta debout et les yeux baissés vers la terre. Paul eut un instant le désir d'aller s'agenouiller à son tour devant elle; mais il y avait sur le visage de cette femme une telle sévérité, qu'il réprima l'élan de son coeur, et demeura immobile et attendant. Au bout d'un instant de silence glacé, la marquise prit la première la parole.
— Vous avez désiré me voir, monsieur, et je suis venue; vous avez désiré me parler, j'écoute.
Ces mots sortirent de la bouche de la marquise sans qu'elle fît un mouvement. Ses lèvres seules tremblèrent plutôt qu'elles ne s'ouvrirent: on eût dit d'une statue de marbre qui parlait.
— Oui, madame, répondit Paul avec un accent plein de larmes; oui, oui, j'ai désiré vous parler; il y a bien longtemps que ce désir m'est venu pour la première fois et ne m'est plus sorti du coeur. J'avais des souvenirs d'enfant qui tourmentaient l'homme. Je me rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu'à mon berceau, et que, dans mes rêves juvéniles, je prenais pour l'ange gardien de mes jeunes années. Depuis cette époque, si vivante encore quoique si éloignée, plus d'une fois, madame, croyez-moi, je me suis réveillé en tressaillant, comme si je venais de sentir à mon front l'impression d'un baiser maternel; puis ne voyant personne près de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle s'était éloignée et qu'à ma voix elle reviendrait peut-être. Voilà vingt ans que je l'appelle ainsi, madame, et voilà la première fois qu'elle me répond. Serait-il vrai, comme j'en ai souvent frissonné, que vous eussiez tremblé de me voir? Serait-il vrai, comme je le crains en ce moment, que vous n'eussiez rien à me dire?
— Et si j'avais craint votre retour, dit la marquise d'une voix sourde, aurais-je eu tort? Vous m'êtes apparu hier seulement, monsieur, et voilà que le mystère terrible qui, à cette heure, ne devait être su que de Dieu et de moi, est connu de mes deux enfants!