Vous aviez pour vous madame d'Auray, Emmanuel, le marquis; Marguerite n'avait pour elle que moi seul. Toutes les chances étaient donc pour vous. Voilà pourquoi je m'adressai directement à vous; car, si je tombais sous vos coups, par des circonstances qui vous demeureront éternellement inconnues, Marguerite ne pouvait pas vous épouser; si je vous tuais, la chose se simplifiait encore, et n'a pas besoin de commentaire.
— Voilà un exorde on ne peut plus logique, monsieur, répondit le baron en souriant et en fouettant sa botte avec sa cravache; passons, s'il vous plaît, au corps du discours.
— Maintenant, reprit Paul en s'inclinant légèrement en signe d'adhésion, tout est changé: le marquis est mort, Emmanuel a sa commission de lieutenant, la marquise renonce à votre alliance, quelque honorable qu'elle soit, et Marguerite épouse monsieur le baron Anatole de Lusignan, que, pour cette raison, je ne vous ai pas donné pour témoin.
— Ah! ah! fit Lectoure, voilà donc ce que signifiait le billet qu'un domestique m'a remis au moment où je quittais le château. J'avais eu la niaiserie de le prendre pour un ajournement! Il paraît que c'était un congé en bonne forme. C'est bien, monsieur; j'attends la péroraison.
— Elle est simple et franche comme l'explication, monsieur. Je ne vous connais pas, je ne désirais pas vous connaître; le hasard nous a conduits en face l'un de l'autre avec des intérêts divers, et nous nous sommes heurtés. Alors, comme je vous l'ai dit, défiant du destin, je voulais venir quelque peu à son aide. Aujourd'hui, tout est arrivé à ce point que ma mort ou la vôtre serait parfaitement inutile et n'ajouterait qu'un peu de sang au dénouement de ce drame. Franchement, monsieur, croyez-vous que ce soit la peine de le verser?
— Je serais peut-être de votre avis, monsieur, répondit Lectoure, si je n'avais pas fait une si longue route. N'ayant pas l'honneur d'épouser mademoiselle Marguerite d'Auray, je veux au moins avoir le plaisir de croiser le fer avec vous. Il ne sera pas dit que je serai venu pour rien en Bretagne. Quand vous voudrez, monsieur, continua Lectoure, tirant son épée et saluant son adversaire.
— À vos ordres, monsieur le baron, répondit Paul avec la même politesse et en l'imitant en tout point.
Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l'un de l'autre. Les lames se touchèrent; à la troisième passe, l'arme de Lectoure sauta à vingt pas de lui.
— Avant de mettre l'épée à la main, dit Paul au baron, je vous avais offert une explication; maintenant, monsieur, je serais heureux que vous voulussiez bien agréer mes excuses.
— Et cette fois je les accepte, monsieur, répondit Lectoure avec le même laisser-aller que si rien ne s'était passé. Ramassez mon épée, Dick. Il prit l'arme des mains de son domestique et la remit dans le fourreau. Maintenant, messieurs, continua-t-il, si quelqu'un de vous a des commissions pour Paris, j'y retourne de ce pas.