— Je dis, répondit Emmanuel, que, relativement aux ouvrages du même genre que j'ai vus, il mérite véritablement le nom que vous lui donnez.
— Oui, dit négligemment l'enseigne, c'est la dernière production de Guillaume Coustou, qui est mort avant de l'avoir achevée; elle a été finie par son élève, un nommé Dupré, homme de mérite, qui meurt de faim, et qui est obligé de tailler le bois à défaut de marbre, et d'équarrir des proues de vaisseaux quand il devrait sculpter des statues. Voyez, continua le jeune marin, imprimant au gouvernail un mouvement qui, au lieu de conduire la barque droit au vaisseau, la faisait dévier de manière à passer à l'une de ses extrémités, c'est un véritable collier de corail qu'elle a au cou, et ce sont de véritables perles qui pendent à ses oreilles. Quant à ses yeux, chaque prunelle est un diamant qui vaut cent guinées à l'effigie du roi Guillaume. Il en résulte que le capitaine qui prendra cette frégate aura, outre l'honneur de l'avoir prise, un splendide cadeau de noces à faire à sa fiancée.
— Quel étrange caprice, dit Emmanuel, entraîné lui-même par la bizarrerie du spectacle qui s'offrait à ses regards, que celui d'orner son vaisseau comme on ferait d'un être animé, et de jeter ainsi des sommes considérables aux chances d'un combat et au hasard d'une tempête!
— Que voulez-vous? répondit le jeune enseigne avec un accent de mélancolie indéfinissable, nous autres marins, qui n'avons d'autre famille que nos matelots, d'autre patrie que l'Océan, d'autre spectacle que la tempête, et d'autre distraction que le combat, il faut bien que nous nous attachions à quelque chose. N'ayant pas de maîtresse réelle, car qui voudrait nous aimer, nous autres goélands à l'aile toujours ouverte? il faut que nous nous fassions un amour imaginaire. L'un s'éprend pour quelque île bien fraîche et ombreuse, et chaque fois qu'il l'aperçoit de loin, sortant de l'Océan, pareille à une corbeille de fleurs, son coeur devient joyeux comme celui d'un oiseau qui revoit son nid. L'autre a une étoile chérie entre les étoiles, et pendant ces belles et longues nuits de l'Atlantique, chaque fois qu'il passe sous l'équateur, il lui semble qu'elle se rapproche de lui et qu'elle le salue d'une lueur plus vive et d'une flamme plus ardente. Il y en a enfin, et c'est le plus grand nombre, qui s'attachent à leur frégate comme à une fille bien-aimée, qui gémissent à chaque membre que le vent lui brise, à chaque blessure que le boulet lui creuse, et qui, lorsqu'elle est frappée au coeur par la tempête ou par la bataille, aiment mieux mourir avec elle que de se sauver sans elle, et donnent à la terre un saint exemple de fidélité en s'engloutissant avec l'objet de leur amour dans les abîmes les plus profonds de l'Océan. Eh bien! le capitaine Paul est un de ceux-là: voilà tout; et il a donné à sa frégate la corbeille de noces qu'il destinait à sa fiancée. Ah! ah! les voilà qui s'éveillent.
— Ohé! les gens de la barque, cria-t-on du bâtiment, que voulez vous?
— Monter à bord de la frégate, répondit Emmanuel. jetez donc une corde, une amarre, ce que vous voudrez, afin qu'on puisse s'accrocher à quelque chose.
— Tournez à tribord, et vous trouverez l'escalier.
Les rameurs obéirent aussitôt à cette injonction, et, quelques secondes après, les deux jeunes gens se trouvaient effectivement près la coupée qui conduisait sur le pont. L'officier de garde vint les recevoir à l'embelle avec un empressement qui parut de bon augure à l'Emmanuel.
— Monsieur, dit l'enseigne s'adressant au jeune homme, qui, revêtu du même uniforme que lui, semblait occuper le même grade, voici mon ami, le comte… À propos, j'ai oublié de vous demander votre nom…
— Le comte Emmanuel d'Auray.