— Monsieur, continua le capitaine, prévenez le chef de batterie que nous avons en vue une voile suspecte, afin qu'il se mette en mesure.

Eh bien! monsieur Arthur, que pensez-vous de la marche de ce vaisseau? ajouta-t-il, adoptant à son tour la langue anglaise, et levant la tête vers les barres du petit perroquet où l'élève était resté en observation.

— Mais toute militaire, capitaine, toute militaire. Et quoique nous n'apercevions pas encore son pavillon, je parierais qu'il a à bord une bonne commission du roi Georges.

— Oui, n'est-ce pas? qui ordonne à son maître de courir sus à une certaine frégate nommée l'Indienne, et qui lui promet, en cas de prise, le grade de capitaine s'il est lieutenant, et de commodore s'il est capitaine. Ah! ah! le voilà maintenant qui hisse ses voiles de perroquet! Décidément le limier nous flaire et veut nous donner la chasse. Faites mettre la frégate sous les mêmes voiles, monsieur Walter, et continuons notre chemin sans nous écarter d'une ligne; nous verrons s'il ose se mettre en travers de notre route!

L'ordre donné par le capitaine fut répété à l'instant par le lieutenant, et aussitôt le navire, qui se trouvait seulement sous ses huniers, déroula, comme un triple nuage, la toile de ses perroquets, de sorte qu'à son tour, et comme si elle s'animait à la vue de l'ennemi, la frégate se courba en avant, enfonçant plus profondément sa proue dans les vagues, et faisant jaillir l'écume frémissante de chaque côté de sa carène.

Il y eut alors un moment de silence et d'attente dont nous profiterons pour ramener l'attention de nos lecteurs sur l'officier à qui le lieutenant avait donné le titre de capitaine.

Cette fois, ce n'était plus le jeune et sceptique enseigne que nous avons vu guider à bord de la frégate le comte d'Auray, ni le vieux loup de mer, à la taille courbée et à la voix rude et brève, qui l'avait reçu dans la cabine: c'était un beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, comme nous l'avons dit, qui, ayant dépouillé tout déguisement, apparaissait enfin avec sa figure naturelle, et sous l'uniforme de fantaisie qu'il adoptait une fois que, lancé sur l'Océan, il ne pouvait plus être reconnu que de la mer, des tempêtes et de Dieu.

C'était une espèce de redingote de velours noir, avec des aiguillettes d'or, serrée à la taille par une ceinture turque, dans laquelle étaient passés des pistolets non pas d'abordage, mais de duel, sculptés, ciselés et incrustés, comme ces armes de luxe qui semblent une parure et non une défense. Il portait un pantalon de casimir blanc, avec de courtes bottes plissées qui lui montaient au-dessous du genou.

Autour de son cou flottait en cravate desserrée un de ces mouchoirs des Indes, au tissu transparent, semé le fleurs de couleur naturelle, et de chaque côté de ses joues brunies par le soleil et animées par l'espérance retombaient, soulevés par chaque bouffée de brise, ses longs cheveux qui, dépouillés de poudre, étaient redevenus d'un noir d'ébène. Près de lui, sur le canon d'arrière, était posé un petit casque de fer dont les gourmettes maillées se boutonnaient sous le cou: c'était sa parure de combat, et la seule arme défensive dont il se couvrît.

Quelques entailles creusées profondément dans l'acier prouvaient au reste qu'il avait plus d'une fois sauvé la tête qu'il protégeait de ces blessures terribles que font les sabres d'abordage dont se servent les marins lorsqu'ils arrivent bord à bord. Quant au reste de l'équipage, il portait l'uniforme de la marine française dans toute son exacte et sévère élégance.