Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la frégate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et jeta ses grappins. Aussitôt les hunes et les passavants de l'indienne s'enflammèrent comme un if aux jours de fête, les grenades brûlantes tombèrent à bord du Drake, rapides et redoublées comme une grêle. Partout au bruit du canon succéda le pétillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel:
— Courage, enfants! courage! amarrez le beaupré aux sabords de son gaillard d'arrière. Bien! liez-les l'un à l'autre, comme le condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à l'avant!
Tous ses ordres furent exécutés ainsi que par magie: les deux navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de fer: les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de toute une volée de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre, poussé d'une voix terrible:
À l'abordage!!!
Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de l'Indienne jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi. Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre qu'il avait donné avec la même rapidité que la foudre suit l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais; le premier qui y était arrivé, c'était le jeune prisonnier du mât d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la victoire.
— Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que j'aborde.
Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.
Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne tombèrent sur le pont comme des fruits mûrs tombent d'un arbre que le vent secoue.
Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de l'équipage de l'Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au milieu des cris et des malédictions… Mais plus haut que les plaintes et les blasphèmes, une voix retentit:
— Tout ce qui vit encore, en avant!