Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à corps, un duel général: aux bordées des canons, aux pétillements des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout qui se sont réservé à eux seuls, pour cette lutte cet héritage des géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille. C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tête: c'est avec des coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux larges fers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de la décrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le capitaine de l'Indienne, entouré de son équipage, le pied sur la poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant Walter, et à sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire.
— Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis tendant la main à son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant si brave!
Chapitre IV Six mois après les événements que nous venons de raconter, et dans les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont les roues et les caisses couvertes de poussière et de boue attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route de Vannes à Auray.
Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la scène sur la jetée de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute hâte et regagnait l'ancien château de sa famille, sur laquelle le moment est venu de donner quelques détails plus précis et plus circonstanciés.
Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons de la Bretagne. Un de ses aïeux avait suivi saint Louis en Terre- Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses défaites, à l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du roi Louis XV, où il occupait le grade de maître de camp, de la haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et son mérite personnel. Cette position s'était encore augmentée, comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des jeunes époux, lorsque après cinq ans de mariage le bruit se répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu fou pendant un voyage dans ses terres.
On fut longtemps sans croire à cette nouvelle: enfin l'hiver arriva sans que lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence s'étendit peu à peu sur cette famille, renfermée dans son vieux château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union; les d'Auray continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse de France mais ne s'étant mêlés depuis vingt ans ni aux intrigues d'alcôve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqué ni dans les victoires du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont, n'ayant plus enfin son écho, ils avaient été personnellement tout à fait oubliés.
Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun: la première, lorsque le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre des pages de Sa Majesté Louis XV; la seconde, lorsqu'il était, en sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel, jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de reprendre à la cour la position que son père avait occupée sous le feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec empressement. Monsieur de Lectoure, de son côté, sous prétexte de resserrer par la fraternité les liens qui l'unissaient déjà au jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel, précédant le fiancé de trois ou quatre jours seulement, venait annoncer à sa mère que tout était terminé selon son désir. Quant à Marguerite, la future épouse, on s'était contenté de lui faire part de la résolution prise, sans lui demander son consentement, et à peu près comme on signifie au coupable le jugement qui le condamne à mort.
C'était donc bercé des rêves brillants de son élévation future, et caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus élevés, que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre château de sa famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades dominait cette partie de l'Océan à laquelle ses vagues, éternellement battues par la tempête, ont fait donner le nom de la mer Sauvage. L'autre s'étendait sur un parc immense, qui, abandonné depuis vingt ans aux caprices de sa végétation, était devenu une véritable forêt. Quant aux appartements, ils étaient restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait conservé, grâce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect riche et aristocratique que commençaient à perdre les meubles modernes, plus élégants, mais aussi moins grandioses, qui sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier breveté de la cour.
Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel entra en descendant de voiture, si pressé d'apprendre à sa mère les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses gants, ses pistolets de voyage, et ordonna à un vieux domestique d'aller prévenir la marquise de son arrivée, et de lui demander sa volonté pour qu'il se présentât chez elle ou qu'il l'attendit dans sa chambre; car tel était dans cette vieille famille le respect des parents, que le fils, après une absence de cinq mois, n'osait pas se présenter devant sa mère sans consulter auparavant sa convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine ses enfants se rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la dérobée, car sa folie était, disait-on, de celles que certains objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui avec le plus grand soin.
La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était restée auprès de lui, rendant au pauvre insensé, non seulement les devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son nom était-il révéré dans les villages environnants à l'égal de celui des saintes à qui leur dévouement sur la terre a conquis une place dans le ciel.