Deuxième phase. — Création.
C'était vers le mois d'octobre 1835.
Le paysage avait bien changé. Ce n'étaient plus les côtes de Bretagne aux rudes falaises; ce n'était plus la poupe rugueuse de l'Europe battue par les flots de la mer sauvage; ce n'étaient plus les oiseaux gris des tempêtes se jouant à la lueur de l'éclair, au sifflement du vent, au milieu de l'embrun des vagues se brisant sur les rochers.
Non, c'était la mer de Sicile, calme comme un miroir; c'était, à notre droite, Palerme, couchée au pied du monte Pellegrino, ombragée à sa tête par les orangers de Montreale, à ses pieds par les palmiers de la Bagheria; c'était, à notre gauche, Alicadi, se levant du sein — je ne dirai pas des flots, les flots supposent un certain mouvement de la mer, et la mer était immobile comme un lac d'argent fondu; — c'était Alicadi, se dessinant, pareil à une pyramide sombre, entre l'azur du ciel et l'azur d'Amphitrite; c'était enfin, bien loin devant nous, élevant sa tête au-dessus des îles volcaniques, débris du royaume d'Éole, c'était Stromboli, secouant au vent du soir son panache de fumée, et dont la base, se colorant de temps en temps d'une lueur rougeâtre, indiquait qu'au milieu de l'obscurité cette colonne de fumée reposerait sur une base de flammes.
Je venais de quitter Palerme, où j'avais passé un des mois les plus heureux de ma vie. Une barque, à l'arrière de laquelle une figure, debout, blanche et couronnée de verveine comme la Norma antique, m'envoyait ses derniers signaux, rayait de son sillage la nappe brillante, et s'amoindrissait à l'horizon, emportée par ses quatre rames, qui, de loin, semblaient les pattes d'un gigantesque scarabée, égratignant, la surface de la mer.
Mes yeux et mon coeur suivaient la barque.
Elle disparut. Je poussai un soupir. Et cependant j'étais loin de me douter que je ne revoie jamais celle qui venait de me quitter.
J'entendis auprès de moi comme une prière, où étais-je, et qui faisait cette prière?
J'étais au milieu d'un équipage sicilien, sur le speronare la Madonna del piè della Grotta. Cette prière, c'était l'Ave Maria que disait le fils du capitaine Arena, enfant de neuf ans, que notre pilote Nunzio maintenait debout sur le toit de notre cabine.
De là, il parlait à la mer, aux vents, aux nuages, à Dieu!