Le soir même du combat que, malgré notre ignorance en marine, nous avons tenté de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan avait raconté à Paul l'histoire de sa vie toute entière: elle était simple et peu accidentée; l'amour en avait été le principal événement, et, après en avoir fait toute la joie, il en faisait toute la douleur.

L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position en dehors de toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois, ses habitudes de royauté à bord, lui avaient inspiré un sentiment trop juste du droit naturel pour qu'il suivît à l'égard de Lusignan l'ordre qui lui avait été donné. D'ailleurs, quoique à l'ancre sous le pavillon français, Paul, comme nous l'avons vu, appartenait à la marine américaine, dont il avait adopté la cause avec enthousiasme. Il continua donc sa croisière dans la Manche, mais, ne trouvant rien à faire sur l'Océan, il débarqua à White- Haven, petit port du comté de Cumberland, à la tête d'une vingtaine d'hommes parmi lesquels était Lusignan, s'empara du fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'après avoir brûlé des vaisseaux marchands qui étaient dans la rade. De là il avait fait voile pour les côtes d'Écosse, dans le but d'enlever le comte de Selkirk, et de l'emmener en otage aux États-unis; mais ce projet avait échoué par une circonstance imprévue, ce seigneur étant alors à Londres.

Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait secondé avec le courage que nous lui avons vu déployer dans le combat de l'Indienne contre le Drake; de sorte que, plus que jamais, Paul s'était félicité du hasard qui l'avait choisi pour s'opposer à une injustice.

Mais ce n'était pas le tout que d'avoir sauvé Lusignan de la déportation: il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune aventurier, dans lequel nos lecteurs ont sans doute reconnu le fameux corsaire Paul Jones, c'était chose plus facile que pour tout autre; car, ayant reçu des lettres de marque du roi Louis XVI pour courir sus aux Anglais, il devait revenir à Versailles rendre compte de sa croisière.

Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter une seconda fois l'ancre, afin d'être à portée du château d'Auray. La première réponse qu'obtinrent les jeunes gens aux questions qu'ils firent fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de Lectoure.

Lusignan se crut oublié, et, dans son premier mouvement de désespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses persécuteurs, revoir encore une fois Marguerite, ne fût-ce que pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins crédule, lui fit donner sa parole de ne point mettre pied à terre avant qu'il eût reçu de ses nouvelles; puis, s'étant assuré que le mariage ne pouvait pas avoir lieu avant quinze jours, il partit pour Paris, et fut reçu par le roi, qui lui donna une épée avec une poignée d'or, et le décora de l'ordre du Mérite militaire. Paul avait profité de cette bienveillance pour raconter au roi Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non seulement sa grâce, mais encore, en récompense de ses services, le titre de gouverneur de la Guadeloupe. Tous ces soins ne lui avaient pas fait perdre de vue Emmanuel. Prévenu du départ de ce dernier, il était parti de Paris, et ayant fait dire à Lusignan de l'attendre, il était arrivé à Auray une heure après le jeune comte. Nous avons vu ensuite comment il avait été détrompé sur le compte de Marguerite. Comment il avait assisté à la scène où celle-ci avait inutilement supplié son frère de prendre pitié d'elle, et de ne pas la forcer d'épouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en sortant du château, il avait rejoint au bord de la mer Lusignan, qui l'y attendait, prévenu par une lettre qu'il lui avait écrite la veille.

Les deux jeunes gens restèrent ensemble jusqu'au moment où le jour commença à tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit à Emmanuel, avait une révélation personnelle à entendre, quitta son ami, et reprit à pied le chemin d'Auray. Cette fois, il n'entra point au château, et, longeant les murs du parc, il se dirigea vers une grille qui donnait entrée dans leur enceinte, et qui s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray.

Cependant, une heure à peu près avant que Paul quittât la cabane du pêcheur où il avait retrouvé Lusignan, une autre personne le précédait vers celui à qui il allait demander la révélation de sa naissance; cette autre personne, c'était la marquise d'Auray, la hautaine héritière du nom de Sablé, que nous avons vue apparaître une seule fois dans ce récit pour y dessiner sa figure pale et sévère. Elle était vêtue de son même costume noir; seulement elle avait jeté sur son front un long voile de deuil qui l'enveloppait des pieds à la tête. Du reste, le but que cherchait, avec l'hésitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine, lui était familier, à elle: c'était une espèce de maison de garde située à quelques pas de l'entrée du parc, et habitée par un vieillard auprès duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis vingt ans une de ces oeuvres de bienfaisance laborieuse et continue qui lui avaient valu, dans une partie de la Basse- Bretagne, la réputation de sainteté rigide dont elle jouissait. Ces soins à la vieillesse étaient rendus, il est vrai, avec ce même visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne venaient jamais éclairer les douces émotions de la pitié; mais ils n'en étaient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une exactitude qui remplaçait l'abandon et le charme de la bienfaisance par la ponctualité du devoir.

La figure de la marquise d'Auray était plus grave encore que de coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son château pour se rendre à cette petite garderie qu'habitait, à ce que l'on disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en était ouverte comme pour laisser pénétrer dans l'intérieur de la chambre les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et si réchauffants pour les vieillards. Cependant elle était vide. La marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle eût été certaine que celui qu'elle y venait chercher ne pouvait tarder longtemps, elle résolut de l'attendre. Elle s'assit, mais hors de l'atteinte des rayons du soleil, pareille à ces statues sculptées sur les tombes, et qui ne sont à l'aise qu'à l'ombre mortuaire de leurs humides caveaux.

Elle était là depuis une demi-heure à peu près, immobile et plongée dans ses réflexions, lorsqu'elle vit, entre elle et le jour mourant, apparaître une ombre sur la porte; elle leva lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir chaque jour.