— C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la première.
Je vous attends depuis une demi heure. Où donc étiez-vous?
Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus, elle m'aurait trouvé sous le grand chêne, à la lisière de la forêt.
— Vous savez que je ne vais jamais de ce côté, répondit la marquise avec un frissonnement visible.
— Et vous avez tort, madame; il y a quelqu'un au ciel qui a droit à nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre que celles du vieil Achard.
— Et qui vous dit que je ne prie pas de mon côté? dit la marquise avec une certaine agitation fébrile. Croyez-vous que les morts exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leurs tombes?
— Non, répondit le vieillard avec un sentiment de profonde tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeants, madame; mais je crois que, si quelque chose de nous rit encore sur la terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que nous avons aimé pendant notre vie.
— Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour fut un amour coupable!
— Si coupable qu'il ait été, madame, répondit le vieillard, baissant sa voix à l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous que le sang et les pleurs ne l'aient pas expié? Dieu fut alors, croyez-moi, un juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un père indulgent.
— Oui, Dieu a pardonné peut-être, murmura la marquise, mais si le monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu?