— Le monde! s'écria le vieillard, le monde!… Oui, voilà le grand mot sorti de votre bouche! Le monde!… c'est à lui, c'est à ce fantôme que vous avez tout sacrifié, madame: sentiment d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère, bonheur personnel, bonheur d'autrui!…
Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habillée de ce vêtement de deuil derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos remords! et vous avez eu raison, car vous êtes parvenue à le tromper, et il a pris vos remords pour des vertus!
La marquise releva la tête avec inquiétude, et écarta les plis de son voile pour regarder celui qui lui tenait cet étrange discours; puis, après un instant de silence, n'ayant rien pu démêler sur la figure calme du vieillard:
— Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait croire que vous avez personnellement quelque chose à me reprocher. Ai-je manqué à quelques-unes de mes promesses, les gens qui vous servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et l'obéissance que je leur recommande? Vous savez que, s'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire un mot.
— Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous devez savoir, vous, ce que c'est que des peines qu'on ne peut communiquer! Ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas sortir, et qui retombent, goutte à goutte, sur le coeur! Non, je n'ai à me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher à l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce qu'il ne me manquât rien, vous n'avez pas un seul jour oublié votre promesse, et, comme le vieux prophète, j'ai même parfois vu venir un ange pour messager!
— Oui, répondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amitié qu'elle avait pour vous.
— Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué non plus à mes promesses, je l'espère. Depuis vingt ans, j'ai vécu loin des hommes, j'ai écarté tout être vivant de cette maison, tant je craignais pour vous le délire de mes veilles et l'indiscrétion de mes nuits.
— Certes, certes, et le secret heureusement a été bien gardé, dit la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le fruit de vingt années plus sombres, plus isolées, plus terribles encore que les vôtres!
— Oui, je comprends: vous avez tressailli plus d'une fois en songeant tout à coup qu'il y avait, de par le monde, un homme qui viendrait peut-être un jour me demander ce secret, et qu'à cet homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez à cette seule idée, n'est-ce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est sauvé, enfant encore, du collège où nous le faisions élever en Écosse, et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant voué à l'obscurité, il a été au-devant de son destin; il est perdu maintenant par le vaste monde, sans que personne sache où il est: perdu, pauvre unité sans nom, parmi ces millions d'hommes qui naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe. Il aura perdu la lettre de son père, il aura égaré le signe à l'aide duquel je dois le reconnaître; ou mieux encore, peut-être n'existe-t-il plus!
— Vous êtes cruel, Achard, répondit la marquise, de dire une pareille chose à une mère! Vous ne connaissez pas tout ce que le coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de contradictions étranges! Car, enfin, ne puis-je donc être tranquille si mon enfant n'est mort? Voyons, mon vieil ami, ce secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il, à vingt cinq ans, si nécessaire à son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret ne lui est révélé? Croyez-moi, Achard, pour lui-même, mieux vaut qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque aujourd'hui, je suis sûre qu'il a été heureux. Vieillard, ne change pas son existence; ne lui mets pas au coeur des pensées qui peuvent le pousser à une action mauvaise, Non, dis-lui, au lieu de ce que tu as à lui dire, dis-lui que sa mère est allée rejoindre son père au ciel, et plût à Dieu que cela fût! mais qu'en mourant (car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne fût-ce qu'une fois, le presser contre mon coeur), qu'en mourant, ai-je dit, sa mère l'a légué à son amie la marquise d'Auray, dans laquelle il retrouvera une seconde mère.