— Oui, celles d'Houat, d'Hoedic et de Belle-Isle-en-Mer.
— C'est donc bien cela! s'écria Paul en s'élançant vers la chambre; puis, voyant que le vieillard voulait l'y suivre: Non, non, lui dit-il en l'arrêtant, seul… laisse-moi y entrer seul. J'ai besoin d'y être seul. Et il entra, refermant la porte derrière lui.
Alors il s'arrêta un instant saisi de ce saint respect qui entoure les souvenirs d'enfance. La chambre était bien telle qu'il l'avait décrite, car la religion dévouée du vieux serviteur l'avait conservée pure de tout changement. Paul, chez qui un regard étranger eût sans doute arrêté la manifestation des sentiments qu'il éprouvait, certain d'être seul, s'y abandonna tout entier: il s'avança lentement et les mains croisées vers le crucifix d'ivoire, et, se laissant tomber à genoux comme il avait l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se rappeler une de ces naïves prières où l'enfant, sur le seuil de la vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes. Que d'événements s'étaient succédés entre ces deux agenouillements, répétés à vingt ans de distance! Quels horizons variés et imprévus avaient succédé à ces horizons que caresse d'un si doux regard le soleil riant de nos jeunes années! Comme le vent capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait, en l'éloignant des passions privées, poussé au milieu des passions politiques!
Et voilà que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oublié tout ce qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voilà que sa vie, libre et puissante comme l'Océan qui la berçait, allait se rattacher à des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient peut-être en tel ou tel lieu, comme un vaisseau à l'ancre qui appelle le vent et que le vent appelle, et qui cependant se sent enchaîné, esclave captif de la veille, à qui la liberté passée rend plus amère encore sa servitude à venir! Paul s'abîma longtemps dans ces pensées, puis se releva lentement et alla s'accouder à la fenêtre. La nuit était calme et belle, la lune brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois îles apparaissaient à l'horizon, bleuâtres comme des vapeurs flottant sur l'Océan.
Il se rappela combien de fois, dans sa jeunesse, il s'était appuyé à la même place, regardant le même spectacle, suivant des yeux quelque barque à la voile blanche, qui glissait silencieusement sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son coeur se gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes muettes coulèrent le long de ses joues. En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main: c'était le vieillard; il voulut cacher son émotion; mais, se repentant aussitôt de ne pas oser être homme, il se retourna de son côté, et lui montra franchement son visage tout mouillé de larmes.
— Tu pleures, enfant! dit le vieillard.
— Oui, je pleure, répondit Paul, et pourquoi le cacherais-je? oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet des vagues et au fond des abîmes, et j'ai senti qu'il ne pesait pas plus à l'aile de la tempête qu'une feuille sèche à la brise du soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comme les épis mûrs sous la faucille du moissonneur. J'ai entendu les cris de détresse et de mort de ceux dont la veille j'avais partagé le repas! Pour aller recevoir leur dernier soupir, j'ai marché à travers une grêle de boulets et de balles, sur un plancher où je glissais à chaque pas dans le sang! Eh bien! mon âme est restée calme; mes yeux ne se sont pas mouillés. Mais cette chambre, vois-tu, cette chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, cette chambre où j'ai reçu les premières caresses d'un père que je ne reverrai plus, et les derniers baisers d'une mère qui ne voudra peut-être plus me revoir; cette chambre, c'est quelque chose de sacré comme un berceau et comme une tombe. Je ne puis la reconnaître sans me laisser aller à mes émotions: il faut que je pleure, ou j'étoufferais!
Le vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tête sur son épaule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots. Enfin le vieux serviteur reprit:
— Oui, tu as raison: cette chambre, c'est à la fois un berceau et une tombe; car c'est là que tu es né; il étendit le bras, et c'est là que tu as reçu les derniers adieux de ton père, continua-t-il en désignant du geste l'angle parallèle de l'appartement.
— Il est donc mort? dit Paul.