— Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui, n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur! laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre plus haut que l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au dévouement silencieux!… Oh! bénis-moi, bénis-moi, s'écria Paul en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir.

— Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois- moi, ce que tu appelles ma piété n'a pas, été sans enseignements pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la terre, et combien il était vite perdu dans le monde lorsque le Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance son chemin tout tracé vers les honneurs, de la terre, il avait une famille, des amis. Eh bien! ton père disparut tout à coup, comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à l'endroit où l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant, orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose!

— Oh! ma mère n'y est jamais venue?

Le vieillard ne répondit pas.

— Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai, je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les côtes de France.

À ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais, comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un léger bruit du côté du parc: c'était un domestique du château qui venait avec Marguerite.

Paul rentra précipitamment.

— C'est ma soeur, dit-il à Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi
seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler à cette enfant…
J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse.
Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent.

— Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler est aussi celui de votre mère.

— Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du sien.