— Vous! sait-on si vous existez même! avez-vous donné de vos nouvelles depuis quinze ans que vous vous êtes échappé de Selkirk! ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin quelque accident qui vous empêche de vous trouver au rendez-vous où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas oublié… mais elle espère…
— Oh! crois-tu que ma mère?…
— Pardon! c'est vrai, répondit Achard, je ne crois rien; j'ai tort; oubliez ce que j'ai dit.
— Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père.
— Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent exécutées?
Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes.
Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis, continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en vous… Je le revois, je lui parle… je ne pleure plus, je suis consolé …
— Et il était mort?… mort sans souffle, sans vie, sans espoir? mort sur le coup?
— Oui, mort!… Je l'apportai ici… Je le déposai sur ce lit où vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce pénible devoir; car, d'après le voeu même de votre père, personne ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le coeur de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à l'abandonner. Je l'avais vu tomber… j'avais senti ses mains se refroidir… j'avais baisé son visage glacé…je l'avais quitté pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu, la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et me parler. Je rentrai… Hélas! hélas! les temps évangéliques étaient passés… Lazare resta étendu sur sa couche… mort! mort! mort!
Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix; seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage ridé.