Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point et la regarda à peine.
—Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,—dit-il de ce ton railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa bouche—nous voulons la rencontre immédiate?
—Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix.
—Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume, et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous, j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne, puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez dédaigneusement le spadassin.
—Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi de gentilhomme que j'en suis aux regrets.
Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots:
—Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation là-dessus.
—Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et comment faudra-t-il l'attaquer?—Mais, son nom d'abord?
—Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous pourrez le reconnaître facilement.
Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise: