—Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour rien. Peste!
—Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de Bassompierre.
—As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut ronger une lime et qui s'y usa les dents?
—Que veux-tu dire encore avec tes apologues?
—Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis—cela regarde notre ministre Richelieu.—C'est toi qu'on appelle le Juste de ton vivant, mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le Juste après sa mort.
—Quoi!
—Tu ne trouves pas, Louis?—Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand il est venu te dire—«Sire, pendant que je veille à la fois à votre salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi, c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»—Tu interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds et te dit tout.—Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de Richelieu:—Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:—Le fouet, Sire. Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre, qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M. de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en personne, te répondra:—Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.
—Que lui répondras-tu, à ton ministre?
—J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis te dire.
—Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le commettre, comme Chalais.