—Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au lieu de me soulager, me serra le cœur et me fit froid. Il me sembla qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!—Puis, prenant Mme de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me disant:—Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en échange de votre dévouement—et elle rentra dans sa chambre. Mme de Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire, c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter à vos pieds et de vous tout dire.

—Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime, mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à genoux et de lui donner la forme d'une confession.

—C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.

—Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?

—Non, mais un danger, monseigneur.

—Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société, est d'aimer et d'être aimée.

—Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle par le rang et par la naissance.

—Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom, quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore l'égal des plus beaux noms de France.

—Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle et surtout dangereuse.

—Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?