Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis jeta un coup d'œil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils venaient de mettre à son cours.
Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.
Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:
—La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont conservée.
Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un pas.
—Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage. Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du Genévrier d'or qu'un accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur la route, et le prie de lui envoyer des secours.
Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit par un signe d'affirmation.
Puis s'adressant au pauvre diable:
—Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.—Vous allez monter sur mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.
Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de Moret lui ferma la bouche en lui disant: