Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais comme un droit.

En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au cardinal.

Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la lettre suivante:

A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu.

«Monseigneur,

«Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être rapporté.

«Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.

«Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de Suze.

«Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des travaux qu'il fait exécuter.

«La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des travailleurs.