«Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et celles qu'elle doit éviter.

«Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane; en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et l'autre le Crêt de Montmoron.

«C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi ils consistaient.

«Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de l'autre, et dont les feux se croisent.

«En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes, et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à vingt-cinq.

«Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.

«La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.

«En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.

«Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.

«Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune, nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc de Savoie par des chemins à lui connus.