Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.
La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la clarté du jour, regardait le torrent du même œil qu'elle avait regardé le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait vécu dix ans côte à côte avec la mort.
Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.
Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même, forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son intention.
Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le courant pendant l'espace de cinquante pas environ.
Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.
Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui, il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué, de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.
Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.
Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.