Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul. Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy, Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la postérité.

Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630 négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.

Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas de Suze.

Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et s'adressant franchement à lui:

—Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous: la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or, la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles dans ses intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin, la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc, et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question; de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis; usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils et moi.

Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.

C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus précieuse de toutes les perles. Un cœur amoureux, un homme comme le duc de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises.

Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut l'avouer, par un imminent orage.

En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'œil: arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000 hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland.

Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante; Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort, la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande, Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel.