A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal; Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais, mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au duc et coupèrent les vivres aux assiégeants.

Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége, lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui, comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques de bronze du Panthéon d'Agrippa.

Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français, s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et chasser les Français d'Italie.

A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient, eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le cardinal.

Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse, soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que c'était se défendre lui même.

Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche, l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de la révolte.

En effet, les mécontents étaient nombreux.

Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.

Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans leur mécontentement, cessaient de rendre la justice.

Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés.