Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli, coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze.
Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet; mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à feu pouvait donner l'éveil.
Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure: non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait l'augmenter.
Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout, même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence nocturne, véritable roi des ténèbres.
Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête. L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance, prenait pour Latil une suprême gravité.
Son premier mot avait été:
—Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu.
Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval accusait une longue route déjà faite.
Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans celle de Turin.
Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon.