Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg, le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le comte de Moret et M. d'Auriac.

Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains appuyées sur la table:

—Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux. Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes, gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie, employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France. Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement, est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol? Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.—Aidez-moi, je donnerai un million en échange des clefs de la forteresse.

Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang d'âge, à chacun des assistants.

Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir.

C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le cardinal:

—Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois jours je me charge de les faire entrer.


CHAPITRE XXI.

LE FRÈRE DE LAIT.