Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli, un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais, se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano, vers huit heures du soir.
Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.
La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient les fenêtres de la chambre de Jacintha.
A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré, c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de grenadiers.
Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en sœur joyeuse et pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri:
—Gaëtano! cher Gaëtano!
Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la maison maternelle pour suivre sa maîtresse.
Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à ce qu'il paraissait—car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en expliquer avec lui—à l'entretenir d'affaires de la plus haute importance.
Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.
Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux.