—L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur; chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: Memento mori. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une secte.
Mazarin parut vouloir s'arrêter.
—Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.
—Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi; vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan, Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.
—Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?
—Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en France probablement.
—Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?
—Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.
—Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.
—C'est mon seul désir, monseigneur.