CHAPITRE XXIII.

L'AURORE.

Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite, continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique, était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.

Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou conspirait sourdement contre lui.

Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du statu quo, qui défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix? Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en chœur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine Henriette d'Angleterre.

Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre, venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père; Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller toutes les grandes maisons du royaume.

Malgré tout cela, et peut-être même à cause de tout cela, Louis s'était résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal, avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.

Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.

Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.