«Naples, 6 juillet 1817.»
Les conditions ci-dessus rapportées furent immédiatement mises à exécution de part et d'autre; les Vardarelli changèrent de nom et d'uniforme, touchèrent d'avance, comme ils en étaient convenus, le premier mois de leurs appointemens, en échange de quoi ils se mirent à la poursuite des bandits qui désolaient la Capitanate, ne leur laissant ni paix ni relâche, tant ils connaissaient toutes les ruses du métier; si bien qu'au bout de quelque temps on pouvait s'en aller de Naples à Reggio sa bourse à la main.
Mais ce n'était pas là précisément le but que s'était proposé le général; il avait contre les Vardarelli, à cause de l'histoire du colonel, une vieille dent que vint encore corroborer la promptitude avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d'exécuter, au nombre de cinquante ou soixante seulement, des choses qu'avant eux des compagnies, des bataillons, des régimens et jusqu'à des corps d'armée avaient entreprises en vain. Il fut donc résolu que, maintenant que les Vardarelli avaient débarrassé la Capitanate et les Calabres des brigands qui les infestaient, on débarrasserait le royaume des Vardarelli.
Mais c'était chose plus facile à entreprendre qu'à exécuter, et probablement toutes les troupes que le général avait sous ses ordres, réunies ensemble, n'eussent pas pu y parvenir, si les bandits gendarmisés eussent eu le moindre soupçon de ce qui se tramait contre eux. Mais, à défaut de soupçons positifs, ils étaient doués d'un instinct de défiance qui ne leur permettait pas de donner la moindre prise à leurs ennemis, et près d'une année se passa sans que le général trouvât moyen de mettre à exécution son projet exterminateur.
Mais le général trouva des alliés dans les anciens amis des ex-brigands: un homme de Porto-Canone, dont Gaëtano Vardarelli avait enlevé la soeur, vint le trouver, et, lui racontant les causes de haine qu'il avait contre les Vardarelli, lui offrit de le débarrasser au moins de Gaëtano Vardarelli et de ses deux frères. L'offre était trop selon les désirs du général pour qu'il hésitât un instant à l'accepter. Il offrit à l'homme qui venait lui faire cette proposition une somme d'argent considérable; mais celui-ci, tout en acceptant pour ses compagnons, refusa pour lui-même, disant que c'était du sang et non de l'or qu'il lui fallait; que, quant aux compagnons qu'il comptait s'adjoindre dans celle expédition, il s'informerait de ce qu'ils demandaient pour le seconder, et qu'il rendrait compte de leurs exigences au général, qui traiterait directement avec eux.
Quelles furent ces exigences nul historien ne l'a dit. Ce qui fut donné, ce qui fut reçu, on l'ignore. Ce qu'on sait seulement, ce furent les faits qui s'accomplirent à la suite de cet entretien.
Un jour les Vardarelli, se croyant au milieu d'amis sûrs, stationnaient pleins de confiance et d'abandon sur la place d'un petit village de la Pouille, nommé Uriri. Tout à coup, et sans que rien au monde eût pu faire présager une pareille agression, une douzaine de coups de feu partirent d'une des maisons situées sur la place, et de celle seule décharge, Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six bandits tombèrent morts. Aussitôt les autres, ne sachant pas à quel nombre d'ennemis ils avaient affaire, et soupçonnant qu'ils étaient enveloppés d'une vaste trahison, sautèrent sur leurs chevaux, dont ils ne s'éloignaient jamais, et disparurent en un clin d'oeil, comme une volée d'oiseaux effarouchés.
Aussitôt que la place fut vide et qu'il n'y eut plus de morts, l'homme qui était allé trouver le général sortit le premier de la maison d'où était parti le feu, s'avança vers Gaëtano Vardarelli, et tandis que ses compagnons dépouillaient les autres cadavres, s'emparant de leurs armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains dans le sang de son ennemi, et après s'en être barbouillé le visage:
—Voici la tache lavée dit-il; et il se retira sans rien prendre du pillage commun, sans rien accepter de la récompense promise.
Cependant ce n'était point assez: Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six de ses compagnons étaient morts, c'est vrai; mais quarante autres étaient encore vivans et pouvaient, en reprenant leur ancien métier et en élisant de nouveaux chefs, donner infiniment de fil à retordre à Son Excellence le général commandant. Il résolut donc de continuer à jouer le rôle d'ami, et donna l'ordre que les meurtriers d'Uriri fussent arrêtés. Comme ceux-ci ne s'attendaient à rien de pareil, la chose ne fut pas difficile; on s'empara d'eux à l'improviste et sans qu'ils essayassent de tenter la moindre résistance; on les jeta en prison, et l'on cria bien haut qu'on allait leur faire leur procès, et que prompte et sévère vengeance serait tirée du crime qu'ils avaient commis.