Il pouvait y avoir du vrai dans tout cela; aussi les fugitifs se laissèrent-ils prendre au piége. Comme il était notoire qu'à la tête des meurtriers se trouvait le frère de la jeune fille outragée par Gaëtano Vardarelli, on crut généralement dans la troupe que cet assassinat était le résultat d'une vengeance particulière; de sorte que, lorsque les malheureux qui s'étaient sauvés virent leurs assassins arrêtés et entendirent répéter de tous côtés que leur procès se poursuivait avec ardeur, ils n'eurent aucune idée que le gouvernement fût pour quelque chose dans cette trahison. D'ailleurs, eussent-ils conçu quelque doute, qu'une lettre qu'ils reçurent de lui les eût fait évanouir: il leur écrivait que le traité du 6 juillet restait toujours sacré, et les invitait à se choisir d'autres chefs en remplacement, de ceux qu'ils avaient eu le malheur de perdre.
Comme ce remplacement était urgent, les Vardarelli procédèrent immédiatement à la nomination de leurs nouveaux officiers, et, à peine l'élection achevée, ils prévinrent le général que ses instructions étaient suivies. Alors ils reçurent une seconde lettre qui les convoquait à une revue dans la ville de Foggia. Cette lettre leur recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant qu'ils étaient, afin qu'on ne pût douter que les élections faites ne fussent le résultat positif d'un scrutin unanime et incontestable.
A la lecture de cette lettre, une longue discussion s'éleva entre les Vardarelli; la majorité était d'avis qu'on se rendît à la revue; mais une faible minorité s'opposait à cette proposition: selon elle, c'était un nouveau guet-apens dressé pour exterminer le reste de la troupe. Les Vardarelli avaient le droit de nomination entre eux; c'était chose incontestée et qui par conséquent n'avait besoin d'aucune sanction gouvernementale; on ne pouvait donc les convoquer que dans quelque sinistre dessein. C'était du moins l'avis de huit d'entre eux, et, malgré les sollicitations de leurs camarades, ces huit clairvoyans refusèrent de se rendre à Foggia: le reste de la troupe, qui se composait de trente-un hommes et d'une femme qui avait voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour et à l'heure dits.
C'était un dimanche; la revue était solennement annoncée, de sorte que la place publique était encombrée de curieux. Les Vardarelli entrèrent dans la ville avec un ordre parfait, armés jusqu'aux dents, mais sans donner aucun signe d'hostilité. Au contraire, en arrivant sur la place, ils levèrent leurs sabres, et d'une voix unanime firent entendre le cri de Vive le roi! A ce cri, le général parut sur son balcon pour saluer les arrivans, tandis que l'aide-de-camp de service descendait pour les recevoir.
Après force complimens sur la beauté de leurs chevaux et le bon état de leurs armes, l'aide-de-camp invita les Vardarelli à défiler sous le balcon du général, manoeuvre qu'ils exécutèrent avec une précision qui eût fait honneur à des troupes réglées. Puis, cette évolution exécutée, ils vinrent se ranger sur la place, où l'aide-de-camp les invita à mettre pied à terre et à se reposer un instant, tandis qu'il porterait au général la liste des trois nouveaux officiers.
L'aide-de-camp venait de rentrer dans la maison d'où il était sorti; les Vardarelli, la bride passée au bras, se tenaient près de leurs chevaux, lorsqu'une grande rumeur commença à circuler dans la foule; puis à cette rumeur succédèrent des cris d'effroi, et toute cette masse de curieux commença d'aller et de venir comme une marée. Par toutes les rues aboutissantes à la place, des soldats napolitains s'avançaient en colonnes serrées. De tous côtés les Vardarelli étaient cernés.
Aussitôt, reconnaissant la trahison dont ils étaient victimes, les Vardarelli sautèrent sur leurs chevaux et tirèrent leurs sabres; mais au même instant le général ayant ôté son chapeau, ce qui était le signal convenu, le cri: Ventre à terre! retentit; et tous les curieux ayant obéi à cette injonction dont ils comprenaient l'importance, les feux des soldats se croisèrent au dessus de leurs têtes, et neuf Vardarelli tombèrent de leurs chevaux, tués ou blessés à mort. Ceux qui étaient restés debout, comprenant alors qu'il n'y avait pas de quartier à attendre, se réunirent, sautèrent à bas de leurs chevaux, et, armés de leurs carabines, s'ouvrirent en combattant un passage jusqu'aux ruines d'un vieux château dans lesquelles ils se retranchèrent. Deux seulement, se confiant à la vitesse de leur monture, fondirent tête baissée sur le groupe de soldats qui leur parut le moins nombreux, et, faisant feu à bout portant, profitèrent de la confusion que causait dans les rangs leur décharge, qui avait tué deux hommes, pour passer à travers les baïonnettes et s'échapper à fond de train. La femme, aussi heureuse qu'eux, dut la vie à la même manoeuvre, opérée sur un autre point, et s'éloigna au grand galop, après avoir déchargé ses deux pistolets.
Tous les efforts se réunirent aussitôt sur les vingt Vardarelli restans, lesquels, comme nous l'avons dit, s'étaient réfugiés dans les ruines d'un vieux château. Les soldats, s'encourageant les uns les autres, s'avancèrent, croyant que ceux qu'ils poursuivaient allaient leur disputer les approches de leur retraite; mais, au grand étonnement de tout le monde, ils parvinrent jusqu'à la porte sans qu'il y eût un seul coup de fusil tiré. Cette impunité les enhardit; on attaqua la porte à coups de hache et de levier, la porte céda; les soldats se précipitèrent alors dans la cour du château, se répandirent dans les corridors, parcourant les appartemens; mais, à leur grand étonnement, tout était désert: les Vardarelli avaient disparu.
Les assaillans furetèrent une heure dans tous les coins et recoins de la vieille masure; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les Vardarelli avaient trouvé quelques moyens, connus d'eux seuls, de regagner la montagne, lorsqu'un soldat qui s'était approché du soupirail d'un cellier, et qui se penchait pour regarder dans l'intérieur tomba percé d'un coup de feu.
Les Vardarelli étaient découverts; mais les poursuivre dans leur retraite n'était pas chose facile. Aussi résolut-on, au lieu de chercher à les y forcer, d'employer un autre moyen, plus lent, mais plus sûr: on commença par rouler une grosse pierre contre le soupirail. Sur cette pierre on amassa toutes celles que l'on put trouver; on laissa un piquet d'hommes avec leurs armes chargées pour garder cette issue; puis, faisant un détour, on commença par jeter des fagots enflammés contre la porte du cellier, que les Vardarelli avaient fermée en dedans, et sur ces fagots enflammés tout le bois et toutes les matières combustibles que l'on put trouver; de sorte que l'escalier ne fut bientôt qu'une immense fournaise, et que, la porte ayant cédé à l'action du feu, l'incendie se répandit comme un torrent dans ce souterrain où les Vardarelli s'étaient réfugiés. Cependant un profond silence régnait encore dans le cellier. Bientôt deux coups de fusil partirent: c'étaient deux frères qui, ne voulant pas tomber vivans aux mains de leurs ennemis, s'étaient embrassés et avaient à bout portant déchargé leurs fusils l'un sur l'autre. Un instant après, une troisième explosion se fit entendre: c'était un bandit qui se jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne sautait. Enfin, les dix-sept bandits restans voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucune chance de salut, et se voyant près d'être asphyxiés, demandèrent à se rendre. Alors on déblaya le soupirail, on les en tira les uns après les autres, et à mesure qu'ils en sortirent on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que l'on amena ensuite les transporta tous dans les prisons de la ville.