Madame de M*** commença à se repentir en elle-même d'avoir ainsi tenté Dieu en invitant le prince; mais l'idée qu'elle reculait devant trois accidens qui pouvaient, à tout prendre, être l'effet du hasard; la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait céder à cette crainte, la difficulté de se débarrasser du prince, auquel elle donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes aussi incroyables qu'inattendues qui venaient attrister la fête, toutes ces considérations réunies la déterminèrent à faire contre fortune bon coeur et à suivre jusqu'au bout la route où elle était engagée. La comtesse n'en fut donc que plus aimable avec le prince, et, sauf le plateau renversé, sauf l'orage survenu, sauf le lustre brisé, tout continua d'aller à merveille.
La soirée était entrecoupée de chant: c'était le moment où Paësiello et Cimarosa, ces deux ancêtres de Rossini, se partageaient les adorations du monde musical. On chantait tour à tour des morceaux de l'un et de l'autre. Une des meilleures interprètes de ces deux grands génies était la signora Erminia, prima donna du malheureux théâtre Saint-Charles, qui fumait encore. C'était un soprano de la plus grande étendue, d'une sûreté de voix et de méthode telle, qu'on ne se rappelait pas, de mémoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.
En effet, depuis trois ans que la signora Erminia était à Naples, jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais, enfin, pour nous servir du terme consacré, jamais le moindre chat dans le gosier. Elle avait promis de chanter le fameux air: Pria che spunti, et le moment était venu de tenir sa promesse.
Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il à sa place pour laisser le salon libre à la signora Erminia.
L'accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l'y rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense salon, le prince, qui l'avait appréciée à sa valeur la seule fois qu'il avait été à Saint-Charles, dit un mot d'excuse à la comtesse de M***, et, s'élançant au devant de la célèbre cantatrice, il lui offrit le bras pour la conduire à son poste.
Chacun applaudit à cet élan de galanterie, d'autant plus remarquable qu'il venait de la part d'un jeune homme qui, la veille encore, était au séminaire.
Le prince revint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M***, au milieu d'un murmure général d'approbation.
Mais bientôt les mots Chut! Silence! Ecoutons! se firent entendre. L'accompagnateur jeta à la foule impatiente son brillant prélude. La cantatrice toussa, essaya de rougir; puis, ouvrant la bouche, elle fila son premier son.
Elle l'avait pris un demi-ton trop haut, et, à la moitié de la quatrième mesure, elle fit un épouvantable couac.
Comme c'était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque impossible à croire, chacun se hâta de rassurer la cantatrice par des applaudissemens; mais le coup était porté: la signora Erminia, sentant qu'elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent, comprit que c'était la jettatura qui agissait, elle s'élança hors du salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver.