Cette série d'événemens commençait à mettre madame de M*** on ne peut plus mal à son aise; tous les yeux étaient fixés sur elle et sur le malencontreux prince, dont la première entrée dans le monde était signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de son côté, à part les complimens de condoléance qu'il se croyait obligé de faire à madame de M***, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il était la cause présumée de tous ces effets, et que, fier de l'honneur d'avoir à son bras le bras de la maîtresse de la maison, il ne semblait pas vouloir s'en dessaisir de toute la soirée, madame de M*** avisa un moyen poli de rentrer en possession d'elle-même, en feignant d'être lasse de rester debout et en priant le prince de la conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui avait été conservé tout meublé, dans le but justement d'offrir un lieu de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués.

Cette charmante oasis était d'autant plus agréable que sa porte à deux battans s'ouvrait sur le salon, et que tout en cessant de faire partie du bal comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce petit boudoir, d'en demeurer spectateur.

Ce fut donc là que le prince de *** conduisit la comtesse; et comme c'était un cavalier plein d'attentions, il alla prendre un fauteuil contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière que, tout en se reposant, madame de M*** pût parfaitement voir; approcha une chaise du fauteuil, afin de n'être point obligé de la quitter, et, en la saluant, lui fit signe de s'asseoir.

Madame de M*** s'assit; mais au moment où elle s'asseyait, les deux pieds de derrière du fauteuil se brisèrent en même temps, de manière que la pauvre comtesse fit une chute des plus désagréables. Aussi, lorsque le prince, se précipitant vers elle, lui offrit la main pour l'aider à se relever, repoussa-t-elle sa main avec une vivacité qu'avait cessé de tempérer toute politesse, et, toute rougissante et confuse, se sauva-t-elle dans sa chambre à coucher, où elle s'enferma, et d'où, quelques instances qu'on lui fît à la porte, elle ne voulut plus sortir!

Veuf de la maîtresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer. Aussi chacun se retira-t-il, maudissant le malencontreux invité qui avait changé toute cette délicieuse fête en une série non interrompue d'accidens. Le prince seul ne s'aperçut point des causes de cette désertion prématurée; il resta le dernier, et s'obstinait encore à essayer de faire reparaître madame de M***, lorsque les domestiques vinrent lui faire observer qu'il n'y avait plus que sa présence qui empêchât qu'on n'éteignît les candélabres et qu'on ne fermât les portes.

Le prince, qui au bout du compte était homme de bon goût, comprit qu'un plus long séjour serait une inconvenance, et se retira chez lui, enchanté de son début dans le monde, et ne doutant pas que son amabilité n'eût produit sur le coeur de la comtesse le plus désastreux effet pour sa tranquillité à venir.

On comprend que les résultats de cette fameuse soirée produisirent une immense sensation; on les attendait pour porter une opinion définitive sur le prince de ***. A compter de ce moment, l'opinion fut donc fixée.

Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit quelques mots, arriva de ses voyages; il avait parcouru la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès. C'était chose juste, car peu d'hommes les eussent mérités à aussi juste titre. C'était un excellent cavalier, un danseur merveilleux, et surtout un tireur de première force à l'épée et au pistolet, supériorité qui avait été constatée par une douzaine de duels dans lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu'il eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule était-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait naturellement encore de la crainte qu'il inspirait.

L'entrevue entre les deux frères fut naturellement un peu froide; ils ne s'étaient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant à son puîné l'accroc qu'il avait fait à sa fortune, n'avait point assez de philosophie pour l'oublier entièrement. Néanmoins, le prince aîné était si loyal, le prince cadet était si bon enfant, qu'au bout de quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables.

Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attachée à son frère cadet, sans attraper par-ci par-là quelques bribes de conversation qui avaient donné l'éveil à sa susceptibilité. Il en résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à l'endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réal un jeune homme en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour et heure furent pris pour le lendemain; les témoins devaient régler les conditions du combat.