Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'eût été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu; mais le régime avait fort changé: la république parthénopéenne était décrétée de Gaëte à Reggio, et elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté individuelle d'empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc les choses suivre naturellement leur cours.
Or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez son aîné pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui venait de parvenir jusqu'à lui; le prince Hercule lui avoua alors qu'il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta qu'attendu que le duel avait lieu à propos d'une femme, il ne pouvait mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas même lui qui était son frère.
Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais il exigea de son frère qu'il lui permît d'être son témoin. Celui-ci refusa d'abord, mais le principino insista tellement que le prince Hercule consentit enfin à ce qu'il lui demandait, à cette condition cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle, ni ne consentirait à aucun arrangement.
Quant au choix des armes; le prince Hercule le laissait entièrement à la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier que l'épée, et vice versa.
Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, à six heures du matin, au lac d'Agnano, et que l'arme à laquelle ils se battraient était l'épée.
Là-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité, qu'il fallut que le lendemain, à cinq heures, son frère le réveillât.
Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin, qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires qui serait blessé.
A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se saluèrent, puis on s'enfonça sous la grotte. Dix minutes après on était sur les rives du lac d'Agnano.
Les adversaires et les témoins mirent pied à terre: chacun avait apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait se servir. Le sort décida qu'on se servirait de celles du prince Hercule.
Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était inouïe. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touché un fleuret trois fois dans sa vie; tandis que le prince Hercule, qui avait fait de l'escrime son délassement favori, maniait son épée avec une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.