Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis, lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup de pistolet.
Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet, défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin n'avait pas voulu survivre à sa défaite: il venait de se brûler la cervelle.
Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment où le prince de *** mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.
Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon, son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles de la tempête qui avait failli l'anéantir.
Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux cercueil.
Le prince de *** avait supporté la tempête avec le même bonheur que le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de mer.
XIX
La Bénédiction paternelle.
Pendant cinq ans, on ignora complètement ce que le prince de *** était devenu. Son banquier seulement lui faisait régulièrement passer des sommes considérables, tantôt en France, tantôt en Angleterre, tantôt en Allemagne. Enfin, un beau jour, on le vit reparaître à Naples, mari d'une jeune Anglaise qu'il avait épousée, et père de deux jolis enfans que le ciel, dans son éternel sourire pour lui, avait faits l'un garçon et l'autre fille.
Nous ne dirons qu'un mot du garçon; puis nous le quitterons pour revenir à la fille, dont les malheurs vont faire à peu près à eux seuls les frais de cet intéressant chapitre.