En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate, c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises l'impétuosité française avec le courage anglican.

Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.

La situation du bâtiment français était terrible: maintenu toujours à la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou amener.

Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles quelque boulet le couperait en deux; mais on eût dit qu'il était invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule blessure.

Il y avait aussi le prince de *** qui était sain et sauf.

Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante: il comprit qu'il était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.

Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa; et, mettant le cap sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle; de son côté, la frégate le voyait s'avancer dans un morne silence: on eût dit qu'à son approche les mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils approchèrent machinalement la mèche des canons; mais, sur un signe du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.

Au bout d'un instant, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à bord, mais dans un état bien différent: pas un seul homme du vaisseau anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint, pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent comme une chevelure éparse et désolée.

Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en excellent français, à son courageux adversaire, quelques uns de ces mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de la frégate étant hors de service. Le transport s'opéra aussitôt. Le bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il menaçait de couler bas.

On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat qu'ils venaient de soutenir.