En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine; puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de *** sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le prince n'eut pas même une égratignure.
Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position était tranchée: maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne présentait pas un instant la moindre chance favorable.
Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le courage calme et persévérant que chacun lui connaissait: le branle-bas de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès; puis on souleva le mât brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout fut jeté à la mer.
Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.
Cependant, si court que fut le temps écoulé depuis la catastrophe, les progrès du vaisseau étaient déjà visibles: continuer la chasse était donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.
Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard d'arrière, et, s'adressant à son équipage:
—Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons. Souvenez-vous du Vengeur, et vive la république!
L'équipage répéta d'une seule voix le cri de: Vive la république! puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il venait d'être convoqué pour une distribution de grog.
Quant au capitaine, il se mit à siffler la Marseillaise.
Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en plus funestes; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui vint s'abattre sur le pont de la frégate.