Elena ne tarda point à profiter de la permission qui lui était donnée. Pendant ces trois ans d'étrange veuvage, le chevalier de T*** lui avait fait une cour des plus assidues; mais, moitié par vertu, moitié dans la crainte de fournir au comte de F*** de légitimes griefs, Elena n'avait jamais avoué au chevalier qu'elle partageait son amour. Il était résulté de cette réserve une grande admiration de la part du monde, et un profond amour de la part du chevalier de T***.
Aussi, le prononcé du jugement à peine connu, le chevalier de T***, qui n'attendait que ce moment pour se substituer aux lieu et place du premier mari, accourut-il offrir son coeur et sa main à la belle Elena: l'un et l'autre furent acceptés, et la nouvelle des noces à venir se répandit en même temps que la rupture du mariage passé.
Cette fois, le prince ne mit aucune opposition aux voeux de sa fille, qui, au reste, étant devenue majeure, avait le droit de se gouverner elle-même. Le chevalier de T*** n'avait jamais fait parler de lui que de la façon la plus avantageuse: il était d'une des premières familles de Naples, assez riche pour qu'on ne pût pas supposer que son amour pour Elena fût le résultat d'un calcul, et en outre attaché comme aide-de-camp à l'un des princes de la famille régnante: le parti était donc sortable de tout point.
On décida qu'on laisserait trois mois s'écouler pour les convenances; que pendant ces trois mois le chevalier de T*** accepterait une mission que le prince lui avait offerte pour Vienne; enfin que, ces trois mois expirés, il reviendrait à Naples, où les noces seraient célébrées.
Tout se passa selon les conventions faites: au jour dit, le chevalier de T*** fut de retour, plus amoureux qu'il n'était parti: de son côté, Elena lui avait gardé dans toute sa force le second amour aussi profond et aussi pur que le premier. Toutes les formalités d'usage avaient été remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc retarder le bonheur des deux amans. Le mariage fut célébré huit jours après l'arrivée du chevalier.
Cette fois, il n'y eut ni dîner ni bal; on se maria à la campagne et dans la chapelle du château: quatre témoins, le prince et la princesse assistèrent seuls au bonheur des nouveaux époux. Comme la première fois, après la célébration du mariage, le prince les arrêta pour leur faire une petite exhortation qu'Elena et le chevalier écoutèrent avec tout le recueillement et le respect possibles. Puis, l'allocution terminée, il voulut les bénir. Mais Elena, qui savait ce qu'avait coûté à son bonheur la première bénédiction paternelle, fit un bond en arrière, et, étendant les mains vers son père:
—Au nom du ciel! mon père, lui dit-elle, pas un mot de plus! C'est une superstition peut-être, mais, superstition ou non, ne nous bénissez pas.
Le prince, qui ne connaissait pas la véritable cause du refus de sa fille, insista pour accomplir ce qu'il regardait comme un devoir; mais, la peur l'emportant sur le respect, Elena, au grand étonnement du prince, entraîna son mari dans son appartement pour le soustraire à la redoutable bénédiction, et, d'un mouvement rapide comme la pensée, en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s'il était besoin, de conjurer doublement l'influence perturbatrice de son père, elle referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans à deux verroux.
Le souvenir des orages qui avaient éclaté dès le premier jour dans le jeune ménage inspira d'abord de vives inquiétudes à la princesse, qui craignit que le maléfice de son époux troublât également ce second ménage. Ses appréhensions ne se calmèrent que lorsque le troisième jour sa fille vint rendre visite comme la première fois à ses parens, qui s'étaient retirés à la campagne. La jeune fille avait la figure si radieuse que les craintes de la mère s'évanouirent aussitôt.
En effet, Elena dit à sa mère que son nouvel époux n'avait pas cessé un seul instant de l'aimer, qu'il était bon, d'un charmant caractère, prévenant, docile même et plein d'attentions délicates pour elle; en un mot, qu'elle était parfaitement heureuse.