—C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'écria Masaniello; c'est ce qu'ils disent, et c'est ce que les générations à venir diront sans doute aussi, puisque toi, mon ami, toi, mon Salvator, toi qui es là, toi qui es en face de moi, tu répètes la même chose, quoique je t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonné dans un verre d'eau et dans un bouquet: à peine ai-je eu respiré ce bouquet, à peine ai-je eu avalé ce verre d'eau, que j'ai senti que c'en était fait de ma raison. Une sueur froide passa sur mon front, la terre sembla manquer sous mes pieds; la ville, la mer, le Vésuve, tout tourbillonna devant moi comme dans un rêve. Oh! les misérables! les misérables!
Et une larme ardente roula sur les joues du jeune Napolitain.
—Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai. Mais, grâce à Dieu, leur complot a échoué; grâce à Dieu, tu n'es plus fou; grâce à Dieu, le poison a sans doute cédé aux remèdes, et tu es sauvé.
—Oui, répondit Masaniello, mais Naples est perdue.
—Perdue, et pourquoi? demanda Salvator.
—Ne vois-tu donc pas, répondit Masaniello, que je ne suis plus aujourd'hui ce que j'étais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple hésite. On a douté de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insensé. Puis n'ont-ils pas dit tout bas à cette multitude que je voulais me faire roi?
—C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui m'a amené ici.
—Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement.
—Ce que j'y venais faire? dit Salvator. Je venais m'assurer si la chose était vraie; et si la chose était vraie, je venais te poignarder!
—Bien, Salvator, bien! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes comme toi seulement, et tout ne serait pas perdu.