En un instant, la villa Réale ne parut plus faire qu'un avec la mer; l'eau monta à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et entra dans le salon. Aussitôt après on vint prévenir M. Martin que ses caves étaient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les avant-deux de laquelle il y en avait déjà cinq ou six de défoncés.

Au bout d'un instant, un âne chargé de légumes passa, emporté par le torrent; il s'en allait droit à un égout, suivi de son propriétaire, emporté comme lui. L'âne s'engouffra dans le cloaque et disparut; l'homme, plus heureux, s'accrocha à un pied de réverbère et tint bon: il fut sauvé.

L'eau qui tombe en une heure à Naples mettrait deux mois à tomber à
Paris; encore faudrait-il que l'hiver fût bien pluvieux.

Comme cette histoire d'âne emporté m'ébouriffait singulièrement et que j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du même genre.

Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit mois, un officier, enlevé de la tête de sa compagnie, avait été emporté par un ruisseau gonflé dans l'égout d'un immense édifice appelé le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler.

A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose plus terrible et plus incroyable encore était arrivée. Une Française, madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un orage pareil à celui dont nous jouissions dans le moment même, elle avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans quelque endroit où elle eût pu rester en sûreté. A la descente de Capo di Chino, elle trouva son chemin coupé par une rue qui descend vers la mer. Cette rue était devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A cette vue, le cocher s'effraie et veut rétrograder. Madame Conti lui ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un débat s'engage, le cocher saute à bas de son siége et abandonne sa voiture. Pendant ce temps, le fleuve avait grossi toujours, il déborde a flots dans la rue transversale où est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre pas en avant, sont enveloppés par les vagues qui se précipitent de Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent pied et sont emportés, eux et la voiture; au bout de vingt pas la voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame Conti.

Au reste, à Naples il y a un avantage: c'est que deux heures après ces sortes de déluges il n'y paraît plus, si ce n'est aux rues qui sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille circonstance. Il y a cependant un officier chargé du nettoyage des places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle portulano, voilà tout.

J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux accidens que nous venons de raconter, dès qu'il tombe une goutte d'eau à Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son côté. Ni cris, ni prières, ni menaces ne les arrêtent; on dirait d'une volée d'oiseaux au milieu desquels on aurait jeté une pierre. Mais aussi, dès qu'il fait beau, c'est-à-dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils reviennent s'épanouir à leur place ordinaire.

Une autre habitude des cochers napolitains est de dételer les chevaux pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la voiture et ouvrent les deux portières; chaque cheval tire de son côté comme à un râtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-là, le cocher lui fait signe que ses chevaux sont à leur repas, et la renvoie à son confrère.

Le temps étant rafraîchi et les rues devenues propres, nous voulûmes profiter de ce double avantage, et nous décidâmes, Jadin et moi, que nous emploierions la matinée à des courses à pied. Nous avions fort négligé les églises, qui sont en général d'une fort médiocre architecture.