Nous commençâmes par la cathédrale: c'était justice. Au dessus de la grande porte intérieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai conté son histoire dans le Speronare. C'est ce prince qui voulut que sa femme eût un siége pareil à celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour arriver à ce but, fit rouler du haut en bas de l'échafaud la tête de Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un modeste tombeau, comme il convient à un prince hongrois qui se mêle de venir régner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'André. Le cadavre qui y dort était de son vivant un beau et insoucieux jeune homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule prétention de vouloir être roi parce qu'il était le mari de la reine. Le lendemain du jour où cette billevesée lui était passée par la tête, il trouva la reine si occupée d'un ouvrage qu'elle exécutait qu'il s'approcha jusqu'à son fauteuil sans être vu. Elle tressait des fils de soie de différentes couleurs, et comme André ne pouvait deviner le but de ce travail:

—Que faites-vous donc là, madame? demanda-t-il.

—Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, répondit Jeanne avec son plus charmant sourire.

De là vient sans doute le proverbe: «Dire la vérité en riant.»

Trois jours après, André était étranglé avec cette charmante petite cordelette de soie que sa femme, comme elle le lui avait dit, avait pris la peine de tresser elle-même à cette intention.

De la cathédrale nous passâmes à l'église Saint-Dominique. Là, du moins, c'est plaisir: on se retrouve en plein gothique, on sent que le monument est consacré au fondateur de l'inquisition: il est triste, solide et sombre.

C'est dans cette église qu'est le fameux crucifix qui parla à saint Thomas. L'image miraculeuse est de Masuccio Ier. Le saint craignait d'avoir fait quelque erreur dans sa Somme théologique, et il était venu au pied du crucifix, tourmenté de cette crainte, quand le Christ, voyant les inquiétudes de son serviteur, voulut le rassurer et lui dit: «Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem recipies. Tu as bien écrit sur moi, Thomas, et je te promets que tu en recevras la récompense.»

Quoique le cas fût nouveau et étrange, le saint ne se démonta point.

Non aliam nisi te, répondit-il, «je n'en veux pas d'autre que toi-même, mon Seigneur.» Et le saint se sentit soulever de terre, en présage que bientôt il devait monter au ciel.

Ce qui m'attirait surtout dans l'église Saint-Dominique, c'est sa sacristie avec ses douze tombeaux renfermant les douze princes de la maison d'Aragon. Quand je dis ses douze tombeaux, je devrais dire ses douze cercueils: les cadavres sont couchés à visage découvert aussi bien embaumés que possible par les Gannals de l'époque. Le dernier roi de la dynastie manque à la collection: il est venu, comme on sait, mourir en France.